Mesdames, Messieurs, Monsieur le Président, Madame la Député, Messieurs les Parlementaires, Messieurs les Elus,
Ce colloque, qui était prévu de longue date et qui aurait dû, à mon avis, se tenir depuis longtemps pour quensemble on puisse, non pas tourner une page, mais approfondir une histoire, votre histoire, cest à dire lhistoire de ces Françaises et Français qui ont vécu autrement labomination de la Deuxième Guerre Mondiale et qui ont été victimes de cette abomination.
La Deuxième Guerre Mondiale na pas été seulement un combat de soldats ; elle a obligé un grand nombre de nations à être sur les rangs de la guerre et à subir la guerre. Et comme le régime, ou les régimes qui avaient engagé cette guerre je pense au régime nazi, au régime fasciste italien, au régime impérialiste japonais obligatoirement lensemble des populations ont été victimes à des titres divers de cette guerre et vous en faites partie à plusieurs titres. Un grand nombre dentre vous ont été soldats et à ce titre victime au premier rang. Tous vous avez été victimes des décisions qui ont été prises, à la fois par le régime nazi mais aussi par lEtat français, le régime de Vichy.
Il faut quà lissue de ces rencontres vous ayez des propositions suffisamment fortes pour que lon puisse prendre des décisions. La première décision quil faudra prendre, quil faudra dire haut et fort, cest que lEtat français, le régime de Vichy a eu un rôle important dans le fait que vous ayez été victimes des abominations de la guerre, à quelque titre que ce soit ; quil y a une responsabilité majeure de ceux qui gouvernaient la France à lépoque et qui nétaient pas la France ; ceux qui ont pris des positions, pris des textes que lon ne peut appeler législatifs, mais qui avaient force de lois et qui ont obligé un certain nombre de Françaises et de Français à subir les rigueurs de la guerre, cest à dire quil y a une prise de responsabilité quil faut déclarer haut et fort. Jusquà présent, cela na pas été fait parce que peut-être nous navons pas travaillé assez sur ces grands moments de cette histoire là, peut-être parce que nous navons pas suffisamment réfléchi à ce que pouvaient être les victimes. Et 60 ans après, il est grand temps de dire les choses telles quelles ont été vécues, telles que vous les avez vécues et faire fi dun certain nombre de légendes pour faire place à lhistoire, même si lhistoire est cruelle pour certains, même si elle rappelle certains faits que lon voudrait oublier, même si lon met en avant un certain nombre de noms même sils nont pas été honorablement portés, même si parfois on dit simplement la vérité.
Et je crois que votre colloque, votre rencontre aujourdhui va avoir je ne veux pas dire force de loi simplement la possibilité de rappeler que beaucoup se sont opposés à un certain nombre de mesures qui avaient été prises pour faire des Françaises et des Français, ou du moins dun certain nombre dentre eux, des esclaves dun régime.
Un certain nombre de Françaises et de Français ont été appelés contre leur volonté et il faut dire aussi, par ce biais là, que linstauration du service du Travail Obligatoire était un crime et un crime de guerre ; dire que organiser des règles de citoyens pour les obliger à travailler pour un régime qui était labomination est un crime : dire que certains plus que dautres ont subi des rigueurs, des abominations, cest dire la vérité, cest dire le droit, cest dire la justice, cest dire lHistoire.
Cest aussi pour cela que la souffrance des uns et des autres ne se mesure pas en centimètres ou en kilos, ne se mesure pas à une échelle imaginaire. Il y a la souffrance et cest chacun de ceux qui lon ressentie qui doit savoir quelle est sa place dans cette échelle imaginaire. Mais personne dautres que ceux qui ont subi cette souffrance ne peut le dire à leur place, surtout pas les plus jeunes générations. Je fais partie de la génération qui était enfant pendant la guerre ; nés juste avant la guerre, nous avons subi ses rigueurs mais nos parents nous ont protégés lorsque nous avions la chance davoir nos parents avec nous. Mais je pense à tous ceux qui ont vu leur père, leur mère partir qui ont subi, eux aussi, une souffrance particulière. Cest pourquoi, dans léchelle des souffrances, il y a quelque chose dindicible, quelque chose de fort quil ne faut jamais oublier, mais que personne ne peut mesurer à la place de ceux qui lon subi.
Depuis quelques jours on parle de vous, dans la presse pas beaucoup, mais je pense quaprès cette rencontre il y aura établissement ou rétablissement de lHistoire elle-même. Il y aura en même temps peut-être des témoignages qui seront forts et qui permettrons aux plus jeunes de nos concitoyens de savoir quil y a 60 ans un certain nombre dévènements forts ont marqués la nation et que, sils vivent libres dans un pays démocratique ou les lois de la République peuvent sappliquer ou en tout état de cause devraient sappliquer, et sils vivent libres dans un pays qui a un développement fort, économique, social, culturel, ils le doivent peut-être à leur grand père, leur grand mère, leur arrière grand père, leur arrière grand mère. Et cest cette leçon quil va falloir aussi apporter. Vous ne parlerez pas, pendant ces jours, que de vous même ; vous allez parler aussi de la Nation, et au lendemain de cette rencontre de Caen, vous allez être appelés à raconter aux plus jeunes de nos concitoyens ce que vous avez vécu.
Pendant trop longtemps ceux qui nont vécu que labomination de la Deuxième Guerre mondiale se sont tus, malgré les multiples livres, documents ; mais, individuellement, quelle histoire pouvez vous raconter ? Cest la même chose pour les gens de ma génération qui ont fait la guerre dAlgérie ; pendant 40 ans, nous nous sommes tus, pourquoi ? Parce que nous ne voulions pas parler et aujourdhui nous sommes incités à parler parce que dautres veulent parler à notre place. Cest la même chose, dautres nont pas à parler à votre place et à raconter à votre place. Cest à vous de le faire ; cest à vous de dire ce qui sest passé et après on pourra peut-être, on pourra sûrement en tirer un certain nombre de conclusions. Dabord, la reconnaissance que vous avez été victimes. Deuxièmement regarder avec dautres comment cela peut se passer au niveau des titres, des responsables, de la population, autant de problèmes qui vous sont posés aujourdhui parce que, derrière les mots, il y a essentiellement la notion de reconnaissance.
Quand vous dites « nous souhaitons porter tel ou tel titre », cest parce que derrière ces mots il y a nécessité pour vous même dêtre reconnu et cest cela peut-être que vont pouvoir nous apporter les débats daujourdhui et de demain, parce que tout le monde en a besoin. Vous vous tournerez très justement vers les responsables politiques et vous demanderez très justement de tirer les conclusions de vos travaux, à la fois en moyen, mais pas seulement en moyens matériels. Aujourdhui que je vous écoute et que je rencontre les responsables, vous êtes un peu au dessus de cela, compte tenu, jallais dire, de votre âge, mais il y a en dehors de ce qui est matériel, ce qui est moral et qui est important justement au moment ou vous entrez dans un âge ou la réflexion est importante, ou vous vous racontez à vous même votre vie et ou vous vous dites, jai besoin dêtre reconnu ; jai besoin que la période ou jai vécu et souffert pour le compte de la Nation soit reconnue comme telle.
Et cest pourquoi ces rencontres sont extrêmement importantes et je répète encore une fois : dommage quelles viennent si tard, mais en même temps est ce que ce nest pas le moment parce que, aujourdhui, on sait mieux raconter, aujourdhui on a plus de documents, aujourdhui certains ont dévoilé des pages entières de lHistoire, ils ont écrit, filmé, rassemblé photos, documents, ouvert les archives et que, grâce à cet ensemble de travaux déjà faits, nous pouvons peut-être ramener cela à dautres idées plus simples, tout simplement en racontant les faits et ce qui a été vécu par les uns et les autres.
Cest vrai aussi que les situations que vous avez vécues à travers la France nont pas été les mêmes à Lyon quà Caen, ou même à Nantes quà Strasbourg ou même à Brest quà Marseille et quen fonction des dirigeants de lépoque ou de limplantation militaire nazie ou italienne, les conditions nont pas été les mêmes dune région à une autre, mais létat desprit qui conduisait ces dirigeants à exiger des Français dêtre privés de liberté, dêtre requis, dêtre envoyés à létranger, était le même. Lon ne peut là encore mettre, pour certains, un degré de souffrance et donc un degré de martyre, mais il nempêche quil faut connaître les conditions locales dans lesquelles cela cest passé et vous seuls pouvez être capables de dire cela, de raconter cela.
Cest pour cela aussi que ce colloque, dans sa notion dinternational, de rencontre avec dautres citoyens dautres pays, qui ont vécu la même chose mais peut-être pas au même degré, parfois à un degré plus terrible, parfois moindre, doit nous permettre de travailler sur ce qui a été une organisation desclavage moderne organisé, cest à dire avec des fonctionnaires, des administrateurs, qui ont été capables détablir des circuits, des trains, des organisations de travail, des organisations daccueil, cest à dire toute une infrastructure qui montrait bien la volonté de ceux qui étaient des dirigeants nazis ou fascistes de faire en sorte dabaisser et de rendre esclave une partie de la population.
Je crois que se sont tous ces éléments là qui font que lon doit à la fois travailler sur ce qua été cette période terrible, mais encore travailler pour collecter les informations, les souvenirs, collecter en même temps les mémoires, tout ce que vous avez dans la tête et parfois encore dans le corps parce que votre souffrance au niveau corporel nest pas encore ou nétait pas encore terminée et que vous la subissez toujours.
Cela veut dire aussi quau niveau de la France, du Gouvernement de la France mais aussi de la Nation Française toute entière, il doit y avoir cette reconnaissance de ce que vous avez vécu et comment vous lavez vécu. Quil doit y avoir un moment donné une déclaration solennelle qui dira « oui, la France a participé à cette organisation de lesclavage, oui la France a commis une faute, oui la France vous reconnaît et doit vous reconnaître comme victimes dun système abominable ».
Voilà pourquoi, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, je souhaite ardemment que vos travaux soient dune force exceptionnelle, dune réflexion tout à fait particulière, nouvelle, et que cette réflexion nouvelle sur ce sujet dramatique puisse enfin permettre encore une fois et un peu plus à la France de se réconcilier avec elle-même ; elle en a besoin ; on a toujours besoin de raconter son Histoire pour se réconcilier avec son Histoire, même si elle est dramatique. Et puis je dois vous dire que, de temps en temps, il est bon que la République se rappelle ce quelle a fait.
Je vous remercie
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