Monsieur Jacques Floch
Secrétaire d’Etat à la Défense, chargé des ACVG :

« Il faut déclarer haut et fort la responsabilité du Gouvernement de Vichy »

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Mesdames, Messieurs, Monsieur le Président, Madame la Député, Messieurs les Parlementaires, Messieurs les Elus,
Ce colloque, qui était prévu de longue date et qui aurait dû, à mon avis, se tenir depuis longtemps pour qu’ensemble on puisse, non pas tourner une page, mais approfondir une histoire, votre histoire, c’est à dire l’histoire de ces Françaises et Français qui ont vécu autrement l’abomination de la Deuxième Guerre Mondiale et qui ont été victimes de cette abomination.
La Deuxième Guerre Mondiale n’a pas été seulement un combat de soldats ; elle a obligé un grand nombre de nations à être sur les rangs de la guerre et à subir la guerre. Et comme le régime, ou les régimes qui avaient engagé cette guerre – je pense au régime nazi, au régime fasciste italien, au régime impérialiste japonais – obligatoirement l’ensemble des populations ont été victimes à des titres divers de cette guerre et vous en faites partie à plusieurs titres. Un grand nombre d’entre vous ont été soldats et à ce titre victime au premier rang. Tous vous avez été victimes des décisions qui ont été prises, à la fois par le régime nazi mais aussi par l’Etat français, le régime de Vichy.
Il faut qu’à l’issue de ces rencontres vous ayez des propositions suffisamment fortes pour que l’on puisse prendre des décisions. La première décision qu’il faudra prendre, qu’il faudra dire haut et fort, c’est que l’Etat français, le régime de Vichy a eu un rôle important dans le fait que vous ayez été victimes des abominations de la guerre, à quelque titre que ce soit ; qu’il y a une responsabilité majeure de ceux qui gouvernaient la France à l’époque et qui n’étaient pas la France ; ceux qui ont pris des positions, pris des textes que l’on ne peut appeler législatifs, mais qui avaient force de lois et qui ont obligé un certain nombre de Françaises et de Français à subir les rigueurs de la guerre, c’est à dire qu’il y a une prise de responsabilité qu’il faut déclarer haut et fort. Jusqu’à présent, cela n’a pas été fait parce que peut-être nous n’avons pas travaillé assez sur ces grands moments de cette histoire là, peut-être parce que nous n’avons pas suffisamment réfléchi à ce que pouvaient être les victimes. Et 60 ans après, il est grand temps de dire les choses telles qu’elles ont été vécues, telles que vous les avez vécues et faire fi d’un certain nombre de légendes pour faire place à l’histoire, même si l’histoire est cruelle pour certains, même si elle rappelle certains faits que l’on voudrait oublier, même si l’on met en avant un certain nombre de noms même s’ils n’ont pas été honorablement portés, même si parfois on dit simplement la vérité.
Et je crois que votre colloque, votre rencontre aujourd’hui va avoir – je ne veux pas dire force de loi – simplement la possibilité de rappeler que beaucoup se sont opposés à un certain nombre de mesures qui avaient été prises pour faire des Françaises et des Français, ou du moins d’un certain nombre d’entre eux, des esclaves d’un régime.
Un certain nombre de Françaises et de Français ont été appelés contre leur volonté et il faut dire aussi, par ce biais là, que l’instauration du service du Travail Obligatoire était un crime et un crime de guerre ; dire que organiser des règles de citoyens pour les obliger à travailler pour un régime qui était l’abomination est un crime : dire que certains plus que d’autres ont subi des rigueurs, des abominations, c’est dire la vérité, c’est dire le droit, c’est dire la justice, c’est dire l’Histoire.
C’est aussi pour cela que la souffrance des uns et des autres ne se mesure pas en centimètres ou en kilos, ne se mesure pas à une échelle imaginaire. Il y a la souffrance et c’est chacun de ceux qui l’on ressentie qui doit savoir quelle est sa place dans cette échelle imaginaire. Mais personne d’autres que ceux qui ont subi cette souffrance ne peut le dire à leur place, surtout pas les plus jeunes générations. Je fais partie de la génération qui était enfant pendant la guerre ; nés juste avant la guerre, nous avons subi ses rigueurs mais nos parents nous ont protégés lorsque nous avions la chance d’avoir nos parents avec nous. Mais je pense à tous ceux qui ont vu leur père, leur mère partir qui ont subi, eux aussi, une souffrance particulière. C’est pourquoi, dans l’échelle des souffrances, il y a quelque chose d’indicible, quelque chose de fort qu’il ne faut jamais oublier, mais que personne ne peut mesurer à la place de ceux qui l’on subi.
Depuis quelques jours on parle de vous, dans la presse pas beaucoup, mais je pense qu’après cette rencontre il y aura établissement ou rétablissement de l’Histoire elle-même. Il y aura en même temps peut-être des témoignages qui seront forts et qui permettrons aux plus jeunes de nos concitoyens de savoir qu’il y a 60 ans un certain nombre d’évènements forts ont marqués la nation et que, s’ils vivent libres dans un pays démocratique ou les lois de la République peuvent s’appliquer ou en tout état de cause devraient s’appliquer, et s’ils vivent libres dans un pays qui a un développement fort, économique, social, culturel, ils le doivent peut-être à leur grand père, leur grand mère, leur arrière grand père, leur arrière grand mère. Et c’est cette leçon qu’il va falloir aussi apporter. Vous ne parlerez pas, pendant ces jours, que de vous même ; vous allez parler aussi de la Nation, et au lendemain de cette rencontre de Caen, vous allez être appelés à raconter aux plus jeunes de nos concitoyens ce que vous avez vécu.
Pendant trop longtemps ceux qui n’ont vécu que l’abomination de la Deuxième Guerre mondiale se sont tus, malgré les multiples livres, documents ; mais, individuellement, quelle histoire pouvez vous raconter ? C’est la même chose pour les gens de ma génération qui ont fait la guerre d’Algérie ; pendant 40 ans, nous nous sommes tus, pourquoi ? Parce que nous ne voulions pas parler et aujourd’hui nous sommes incités à parler parce que d’autres veulent parler à notre place. C’est la même chose, d’autres n’ont pas à parler à votre place et à raconter à votre place. C’est à vous de le faire ; c’est à vous de dire ce qui s’est passé et après on pourra peut-être, on pourra sûrement en tirer un certain nombre de conclusions. D’abord, la reconnaissance que vous avez été victimes. Deuxièmement regarder avec d’autres comment cela peut se passer au niveau des titres, des responsables, de la population, autant de problèmes qui vous sont posés aujourd’hui parce que, derrière les mots, il y a essentiellement la notion de reconnaissance.
Quand vous dites « nous souhaitons porter tel ou tel titre », c’est parce que derrière ces mots il y a nécessité pour vous même d’être reconnu et c’est cela peut-être que vont pouvoir nous apporter les débats d’aujourd’hui et de demain, parce que tout le monde en a besoin. Vous vous tournerez très justement vers les responsables politiques et vous demanderez très justement de tirer les conclusions de vos travaux, à la fois en moyen, mais pas seulement en moyens matériels. Aujourd’hui que je vous écoute et que je rencontre les responsables, vous êtes un peu au dessus de cela, compte tenu, j’allais dire, de votre âge, mais il y a en dehors de ce qui est matériel, ce qui est moral et qui est important justement au moment ou vous entrez dans un âge ou la réflexion est importante, ou vous vous racontez à vous même votre vie et ou vous vous dites, j’ai besoin d’être reconnu ; j’ai besoin que la période ou j’ai vécu et souffert pour le compte de la Nation soit reconnue comme telle.
Et c’est pourquoi ces rencontres sont extrêmement importantes et je répète encore une fois : dommage qu’elles viennent si tard, mais en même temps est ce que ce n’est pas le moment parce que, aujourd’hui, on sait mieux raconter, aujourd’hui on a plus de documents, aujourd’hui certains ont dévoilé des pages entières de l’Histoire, ils ont écrit, filmé, rassemblé photos, documents, ouvert les archives et que, grâce à cet ensemble de travaux déjà faits, nous pouvons peut-être ramener cela à d’autres idées plus simples, tout simplement en racontant les faits et ce qui a été vécu par les uns et les autres.
C’est vrai aussi que les situations que vous avez vécues à travers la France n’ont pas été les mêmes à Lyon qu’à Caen, ou même à Nantes qu’à Strasbourg ou même à Brest qu’à Marseille et qu’en fonction des dirigeants de l’époque ou de l’implantation militaire nazie ou italienne, les conditions n’ont pas été les mêmes d’une région à une autre, mais l’état d’esprit qui conduisait ces dirigeants à exiger des Français d’être privés de liberté, d’être requis, d’être envoyés à l’étranger, était le même. L’on ne peut là encore mettre, pour certains, un degré de souffrance et donc un degré de martyre, mais il n’empêche qu’il faut connaître les conditions locales dans lesquelles cela c’est passé et vous seuls pouvez être capables de dire cela, de raconter cela.
C’est pour cela aussi que ce colloque, dans sa notion d’international, de rencontre avec d’autres citoyens d’autres pays, qui ont vécu la même chose mais peut-être pas au même degré, parfois à un degré plus terrible, parfois moindre, doit nous permettre de travailler sur ce qui a été une organisation d’esclavage moderne organisé, c’est à dire avec des fonctionnaires, des administrateurs, qui ont été capables d’établir des circuits, des trains, des organisations de travail, des organisations d’accueil, c’est à dire toute une infrastructure qui montrait bien la volonté de ceux qui étaient des dirigeants nazis ou fascistes de faire en sorte d’abaisser et de rendre esclave une partie de la population.
Je crois que se sont tous ces éléments là qui font que l’on doit à la fois travailler sur ce qu’a été cette période terrible, mais encore travailler pour collecter les informations, les souvenirs, collecter en même temps les mémoires, tout ce que vous avez dans la tête et parfois encore dans le corps parce que votre souffrance au niveau corporel n’est pas encore ou n’était pas encore terminée et que vous la subissez toujours.
Cela veut dire aussi qu’au niveau de la France, du Gouvernement de la France mais aussi de la Nation Française toute entière, il doit y avoir cette reconnaissance de ce que vous avez vécu et comment vous l’avez vécu. Qu’il doit y avoir un moment donné une déclaration solennelle qui dira « oui, la France a participé à cette organisation de l’esclavage, oui la France a commis une faute, oui la France vous reconnaît et doit vous reconnaître comme victimes d’un système abominable ».
Voilà pourquoi, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, je souhaite ardemment que vos travaux soient d’une force exceptionnelle, d’une réflexion tout à fait particulière, nouvelle, et que cette réflexion nouvelle sur ce sujet dramatique puisse enfin permettre encore une fois et un peu plus à la France de se réconcilier avec elle-même ; elle en a besoin ; on a toujours besoin de raconter son Histoire pour se réconcilier avec son Histoire, même si elle est dramatique. Et puis je dois vous dire que, de temps en temps, il est bon que la République se rappelle ce qu’elle a fait.
Je vous remercie

Jacques FLOCH