« La vérité na pas dheure
Surtout lorsquelle parait inopportune »
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Une radioscopie générale
En 35 communications, soit plus de douze pleines heures dexposé entraînait deux autres heures de débat avec la salle et deux soirées (témoignages et approches européennes) cest une radioscopie minutieuse que les Historiens et Historiennes nous aurons proposée.
Générale puisque au sujet premier qui demeurait pour nous le principal - à savoir « lexploitation de la main-duvre française » sétait ajouté un tour européen des réquisitions dans les pays conquis, occupés ou annexés. Minutieuse parce que la cible française intégrait tous les aspects de cette exploitation du volontariat à la résistance en passant par les lois de réquisitions de Vichy, et le réfractariat, de lattitude de ladministration et de la gendarmerie à celle de léglise face au STO, des conditions de vie la-bas et en France, de la Todt avec des aspects régionaux très instructifs et, pour terminer, un large regard sur le retour, la fédération et la bataille du statut.
Dernière communicante, Madame Paule René-Bazin, conservateur général du patrimoine et de la mémoire au Ministère de la Défense souligna que « avant ce colloque, aucune initiative denvergure na été prise, semble til, pour recueillir un corpus de témoignages oraux à limage de ce qui a été fait pour les autres victimes de la guerre » et elle sinterrogeait « ce colloque est loccasion de se poser la question de lintérêt et des modalités dune telle collecte à présent ».
Parce ce que nous considérons que la conjonction de recherches sur archives par des Historiens et le témoignage des acteurs forcés de ce drame que nous fumes constitue un apport inédit et important que nous avons applaudi à la réponse que Madame Paule René Bazin a apporté à sa propre interrogation. Oui , nous souscrivons à lidée et à la réalisation dun « guide International des Sources de la Main- duvre exploitée par le 3e Reich », un instrument technique dont Madame Paule René- Bazin a présenté lesquisse financière et économique.
Analyser ces trois journées normandes passe par un découpage incluant les points forts de la situation française qui relève de lexception, les particularités de lapproche européenne et, bien évidemment, la portée de lintervention de Monsieur Jacques Floch, secrétaire dEtat à la Défense chargé des ACVG.
Cest sous cet angle que les « demandeurs, témoins, intervenants et auditeurs attentifs » que nous étions sexpriment ici.
Citer en premier le cas français sexplique puisque, à lorigine du colloque, il était le seul proposé à la réflexion. En témoignent les affiches et programmes officiels. Par la suite, le Comité Scientifique souhaite lextension aux réquisitions dans les autres pays européens, une initiative qui souleva quelques réticences dans nos rangs.
Certains y voyaient une occasion de minimiser notre épreuve en mettant en exergue la rudesse des traitements infligés à nos malheureux compagnons dEurope de lEst. Pour nous, cétait poser un faux problème puisque, dans tous nos témoignages depuis le retour, nous avions dénoncé les honteuses pratiques des nazis vis à vis de ces populations- M. J.P Azema dans son propos douverture du colloque stipendia la volonté de les réduire au niveau du bétail. Au contraire, cet élargissement européen permettait de faire ressortir la triste spécificité française dun « gouvernement national » ne laissant à personne dautre le soin de livrer ses propres ressortissants à lennemi momentanément victorieux.
Nous avions souhaité des images nettes, sans indulgence de ce que fut la mise en exploitation de la main-duvre, nous sommes heureux de voir quà la sortie du bain révélateur denquêtes et témoignages, ces images, débarrassées du flou de la légende, aient en majorité confirmé notre relation des diverses phases de cette épreuve.
Linique engrenage de Vichy
Notre première attente du colloque était, ce flou disparu après avoir été savamment entretenu depuis un demi-siècle, la mise en lumière de la vérité du décor et de lambiance dans lesquels Laval monta ce diabolique mécanisme de notre livraison dans le cadre de sa politique de collaboration. Au fil des communications et à lécoute du discours de Monsieur Jacques Floch, lHistoire a dissipé le brouillard. Un discours que nous publions in extenso dans ce numéro qui dénonce « la faute de Vichy » et la condamne.
La France de 1940, coupée en deux zones, celle de Pétain signant larmistice du 22 juin et surtout celle de la poignée de main de Montoire du 24 octobre, sous couvert « dun partenariat privilégié » senfonçât économiquement et humainement dans la spirale de la collaboration (J.P Harbulot).
« la France sera un des états de lEurope occupée le plus systématiquement exploité par le 3e Reich, mis en coupe réglée au profit de léconomie de guerre allemande
Indemnités doccupation, pillage des matières premières, industrielles, agricoles et surtout à valeur de rareté réquisition forcée de la main-duvre, contribuèrent au dépeçage de la France, à la prolongation de la guerre et aux succès technologiques allemands » (D .Rossignol)
Comment « cette France non colonisée mais vassalisée » - belle expression de J.P Azema va telle entre le décret du 20 novembre 1940, créant loffice allemand de placement, et le dernier acte, dit loi du 1er février 1944, vivre cet asservissement de la population active et notamment de sa jeunesse ?
Sous le coup de la défaite, exsangue de ses fils prisonniers, pansant les plaies de lexode et de la triste campagne, la population est en majorité anti-hitlérienne. Cela se perçoit lors des premiers appels au volontariat pour aller travailler en Allemagne.
« Si dans les premiers mois qui suivirent larmistice, le chômage (1 million sur 18 millions dactifs) a favorisé la démarche, il savère rapidement nécessaire de recourir à une propagande racoleuse accompagnée de mesures économiques : chômage artificiel par fermeture dentreprises, gel des salaires en France doù avantage des rémunérations allemandes
Rares sont ceux qui sengagent par option politique, la misère, les problèmes personnels, lappât du gain sont les motivations retenues. Nombreux seront ceux qui ne renouvellent pas leur contrat. (Patrice Arnaud et Helga Bonër-Sawala)
Lessoufflement est net ; dautres mesures simposent pour répondre aux exigences allemandes désormais en guerre avec lURSS. Le cuisant échec en automne 1941 devant Moscou les rend impératives
Vichy sest donné les moyens dy satisfaire « procédant dune logique autoritaire et centraliste de ladministration préfectorale, et des Inspections divisionnaires du Travail et en créant un secrétariat dEtat à la Production Industrielle enserrant les entreprises dans un réseau dobligations et de contrôles ». (J.P Harbulot)
Nous en sommes là, lorsque, en 1942 se produisent à Berlin et à Vichy deux évènements : rentrée au gouvernement allemand dAlbert Speer à larmement et la nomination de Fritz Sauckel commissaire général du Reich pour lemploi de la main-duvre et, en avril à Vichy, le retour au pouvoir de Laval qui, de surcroît, sattribue le ministère de lInformation et de la propagande.
Tandis que Sauckel décrète le plein emploi de la main-duvre et lutilisation intégrale des prisonniers de Guerre, « Laval négocie son escroquerie morale de la Relève trois ouvriers spécialisés contre le retour dun prisonnier en congé de captivité, sur la base de 250.000 ouvriers fournis dont 150.000 qualifiés » (D.Rossignol). On notera, pour la petite histoire « que lidée de cet échange vient de lambassadeur de France à la tête du service diplomatique des Prisonniers de Guerre. Rejetée par Laval en 1940, elle fut reprise par Jean Terray, secrétaire général à la main-duvre en 1941 ; il y voyait une solution avantageuse pour accéder aux exigences du Haut Commandement militaire qui demande au gouvernement de sinvestir plus avant dans le recrutement de la main-duvre pour lAllemagne (Françoise Passera).
Pour la première des quatre opérations Sauckel, Laval va exploiter le chantage à la solidarité et jouer la culpabilité. Nombre de communicants citerons le scandaleux discours du 22 juin 42 « Je souhaite la Victoire de lAllemagne parce que sans elle, le bolchevisme sinstallerait partout ».
Puisque, là également, la Relève sur appel volontaire se solde par un échec, le recours à « la Relève obligatoire » approche.
La loi du 4 septembre 1942 : un STO qui ne dit pas son nom
Le colloque et ce nest pas son moindre mérite aura donné sa véritable place à cette loi dans la livraison de la main-duvre française aux nazis. Que ce soit notamment dans lavant-propos de J.P Azema, dans la très instructive enquête de Jean Quellien (voir plus loin) ou dans la communication sur le Calvados de Françoise Passera, son importance est affirmée « Relative à lutilisation et à lorientation de la main-duvre, elle affiche la volonté du gouvernement dencadrer les travailleurs et de les contrôler en vue dorienter certains dentre eux vers un emploi utile au pays. « Ils pourront être assujettis » à effectuer tous travaux dans lintérêt supérieur de la Nation .
Et J. P Harbulot soulignera la rouerie du texte « Rien nest dit de la finalité première : les départs en Allemagne. Aucun usage nest fait du mot réquisition ». Si ce mot apparaît dans des circulaires administratives, les formulaires destinés aux travailleurs se limitent à un euphémisme, celui de désignation
la presse, même en étant à la botte, ne sy trompe pas, elle titre : « Le service obligatoire pour tous les français de 18 à 50 ans, lappellation du premier STO » par lHistorien J.P Cointet pour qualifier cette première vague des départs forcés, antérieur à linstitution officielle du STO, est tout à fait justifié ».
Durant ce dernier trimestre 1942 et le tout début 43 « la puissance centrale de propagande gouvernementale a recours à la mise au pas de la population par lutilisation de la persuasion et de la contrainte. Lappareil administratif et policier de lEtat français fonctionne en symbiose avec la propagande les avis sont assortis de menaces, amendes, emprisonnement pour tous ceux qui se déroberont à la formalité légale des recensements ». (D.Rossignol)
pour aboutir le 16 février 43 à la Conscription
Linsatiable appétit de Sauckel la première opération à peine terminée, il réclame 250.000 travailleurs avant le 15 mars 43 lamène à proclamer le 27 janvier « là ou le volontariat est refusé, le Service Obligatoire se substitue à lui ».
Et ,dans la foulée de lacte dit loi du 4 septembre 42, cest le recensement et la promulgation de celle du 16 février 43 qui mue le Service Militaire en Service du Travail Obligatoire au profit de lEconomie de Guerre Allemande. Les jeunes des classes 40,41,42 y sont astreints.
Des diverses communications on retiendra sur ce sujet que « ladministration dune redoutable efficacité » sappuie de plus en plus sur un encadrement policier français et allemand pour appliquer ce texte et que fichage, contrôle, rafles et instauration dun certificat de travail puis dune carte de travail (loi du 31 mai 1943) rendent très difficile léchappatoire ». La brièveté des délais, leffet de surprise et les faibles structures daccueil dune Résistance prise également de court, font, que durant ce 1er semestre, plusieurs centaines de milliers devront partir.
A partir de lété 43 les courbes présentées par Jean Quellien le remirent en lumière le rythme des départs a fortement diminué (seule exception début 44 ou les rafles policières provoquèrent une légère pointe).
Si lévolution des rapports de force donc des combats ainsi que les effets remontant aux accords Speer-Bichellone privilégiant la réquisition sur place en opposition aux actions Sauckel (J.C Baumas) cest surtout la création du STO qui modifie les données. J.P.Azema la parfaitement résumé dans son bilan : « Vichy a été perdant, le STO a touché toute une population qui a porté cette blessure au passif dun régime qui cetait voulu protecteur et qui perdait ainsi son image de bouclier ». Après les blessures profondes nées des arrestations raciales et politiques et de lescroquerie morale de la Relève, cette atteinte généralisée condamne Laval. Même si des hommes comme lInspecteur principal du Travail et de la Main-duvre M. Isméolari (cité par Madame P.René-Bazin) ont eu une action patriotique efficace, ladministration néchappe pas à ce jugement : « cela ne doit pas faire oublier que les structures mises en place par Vichy nen sont pas moins responsables de la majeure partie des départs des Travailleurs en Allemagne : ceux antérieurs à la mise en place officielle du STO mais aussi ceux qui ont eu lieu avant linstallation du commissariat général du STO ». J.P.Harbulot.
Le colloque a donc bien établi la responsabilité de Vichy dans ce crime de guerre, crime contre lhumanité que fut sous ses diverses formes lorganisation du service du Travail Obligatoire dans le cadre de lexploitation de la main-duvre française au service du 3e Reich.
Lil statistique de Jean Quellien
De la remarquable étude statistique sur « les requis en Allemagne dimensions générales du phénomène » faite par Jean Quellien, nous avons retenu quen regroupant quatre sources officielles, il a tiré les précisions suivantes :
- le chiffre global des requis pour la France se situe bien entre 650.000 et 700.000 comme nous lavons toujours annoncé,
- que la chronologie des départs est marquée par trois pointes : novembre 1942 puis mai et juin 1943,
- quà partir de lété 43, on enregistre un effondrement. (Nous rappellerons quant à nous que cest seulement le 14 juillet que le Conseil National de la Résistance a fondé le Comité Clandestin de lutte contre la Déportation du Travail),
- que cette étude révèle une particularité assez méconnue ; la loi du 4 septembre 1942 a envoyé en Allemagne 49% des requis selon la monographie DR et 44% suivant le bureau des Archives,
- sur la totalité requis, 70% ont moins de 25 ans certes il y eu la conscription des classes40, 41, 42- mais déjà avant la loi du 16 février 43, les moins de 25 ans représentaient déjà 48.5% du total,
- que _ des requis nappartiennent pas aux classes dâge visées par la conscription STO ce qui confirme limpact de la loi du 4 septembre 1942
(pour nous elle est bien celle du 1er STO,
- sur lanalyse sociologique, on constate que les ouvriers représentent 54 à 69.5% des requis, les employés 18.5 à 23%, les étudiants de 1.3 à 2.2%. Les agriculteurs qui furent exemptés jusquen juin 43 comptent pour 12.5 à 15.5%,
- enfin de très grosses disproportions sont enregistrées dans les réquisitions entre départements allant de 1 à 7 ou de 1 à 8 ; la zone nord ayant été la plus frappée.
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