« Partir ou pas partir »

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Emprunter ce titre à Michel Gratier de Saint Louis n’est pas vouloir ramener au seul aspect rhodanien de sa communication cette interrogation aux accents shakespeariens. C’est affronter la question que beaucoup de requis de septembre 42, de février 43 et de février 44 se sont posée en l’intégrant au climat d’alors et aux différentes situations morales, familiales, sociales ou géographiques. Leur diversité interdit la prétention à une réponse péremptoire d’autant que l’évolution du panorama militaire et politique modifiera les données et marquera le sens des mots « résignation » et « insoumission ».



Vichy n’hésitait pas à recourir aux forces armées françaises pour vaincre le refus de partir des requis. Témoin ce document pris le 10 mars 1943 ou elles dispersèrent les jeunes couchés sur les voies pour empêcher le départ d’un convoi pour les Camps Nazis du Travail Forcé. Il en alla ainsi, notamment à Toulouse, à Montluçon, à Grenoble, à Roman Clermont Ferrand, etc

Un fait est certain, la population française de 1940 à 1943 ne s’est pas débarrassée d’une morale de société basée depuis longtemps sur une culture du respect de l’autorité, de l’ordre et de la loi. Les drames de l’exode, de la défaite, l’aura d’un Pétain statufié par beaucoup de Poilus et pour reprendre l’idée exprimée par notre camarade d’ épreuve Alain Robbe-Grillet dans son livre « Le Miroir qui revient » un vieux fond d’anglophobie politique et de xénophobie pèse sur les comportements. Le nier ou faire semblant de l’oublier ôterait toute crédibilité à la réflexion. La triste spécificité française d’un gouvernement national habille d’une fausse légitimité les réquisitions, elle met à son service tout cet arsenal administratif et policier.
Si la population demeure anti-allemande, elle n’a pas, ou très peu, de possibilité de fuir le tragique de son destin. Ce n’est pas l’envie de répondre négativement qui fait défaut… C’est la solution qui, très souvent, n’est pas trouvée pour les lendemains. Dans les communications cela apparaît, tant dans les approches régionales que dans l’impact social et politique du STO.
« Dès le début de ces réquisitions de main-d’œuvre pour l’Allemagne, il y a des refus de la part des ouvriers de la relève. Ils sont allés grandissants surtout à partir de mars 1943 avec les jeunes du STO malgré le déferlement de propagande appelant au « devoir civique », à « l’acte patriotique », globalement les classes du STO ont fourni les plus gros contingents de réfractaires ». (Michel Boivin ).

Le réfractariat : un refus…

Dans son « essai d’approche globale », M.Boivin, après avoir « reconnu le caractère très aléatoire de leur dénombrement tant la documentation est confuse et parfois sabotée » évalue les réfractaires réels à 244.000 et précise que l’ONAC a délivré 108.451 cartes à ce titre en soulignant, fort justement, combien était difficile la constitution de ces dossiers.
Sur ces 244.000, la majorité des réfractaires a refusé de répondre à l’ordre de départ (59%), 41% mirent à profit une permission et 8 % s’évadèrent. En passant sur les disparités régionales ou départementales on retiendra « que les deux grands pics du refus (mars et juin 43) correspondent aux deux grands pics de départ ; que les permissionnaires sont au contraire plus nombreux dans le dernier semestre 1943 (49.9%) et que les jeunes des trois classes du STO représentent 63.5% de l’effectif total. Sociologiquement un réfractaire sur deux est ouvrier, les cultivateurs comptent pour 20.4% et les employés 19.4% ».
Les _ des réfractaires se cachent dans les fermes. Dans son exposé très bien charpenté sur « le monde paysan et le STO », M.François Marcot montre l’évolution de ce milieu d’accueil à la fois sur le plan relationnel monde rural – monde urbain et sur la nature de sa démarche sinon résistante du moins plus patriotique. Le discours du 22 juin, la déception, pour ne pas écrire « la trahison » de la relève, la fin de l’exemption des jeunes agriculteurs en mai 43 et la tournure des combats, font oublier à bien des paysans les risques d’amendes et d’emprisonnement qui, entre l’automne 42 et le printemps 43, leur servaient d’excuses dans leur refus d’ouvrir leurs portes aux insoumis. Ajoutons également ce constat de Michel Boivin « que le réfractariat apporta dans les fermes une main-d’œuvre qui faisait défaut, main-d’œuvre bon marché, 80% ont travaillé pour la planque, seuls 20% déclarent avoir été payés ». Dans la crainte de la dénonciation, ils redoutent l’arrestation « police allemande et française, miliciens et groupes d’action créés après l’accord Doriot-Sauckel vont, au fil des évènements, accroître leurs poursuites ».
C’est là encore un volet que le colloque abordera notamment dans la communication de Bernard Mouraz « la Gendarmerie et le STO ». Tout en rappelant que « la mentalité de l’arme fondée sur l’obéissance au gouvernement et sur la discipline militaire constitue un obstacle à une remise en question des ordres reçus », il n’essaiera pas de justifier mais seulement d’expliquer que « très tôt convaincue que sa participation à ce qui apparaît comme une Déportation des Travailleurs porte gravement atteinte à son image », la direction aura une attitude ambiguë. Rattachée à Laval, soumise aux ordres des préfets, la gendarmerie participera à « la chasse aux travailleurs ».
« De 40 à 42 elle sera, dans sa majorité, fidèle au Gouvernement et à Pétain. Mais les réquisitions et le rôle qui en revient aux gendarmes dans leurs applications entraînent une impopularité grandissante dans la population dont ils partagent l’existence quotidienne ». Ils n’échapperont pas à cette évolution d’attitude déjà signalée dans d’autres milieux ; faire prévenir les « recherchés » est alors plus fréquent mais, pour eux aussi la méfiance est de mise, il y a eu des gendarmes collaborateurs !

…les maquis actifs : une résistance

S’il ne fait aucun doute que le réfractariat est un refus avec prise de risque, il n’est pas pour autant acte de résistance. Michel Boivin le souligne : « 10% seulement ont rallié la résistance, par peur du danger les dissuasions sont venues du milieu familial ou bien les filières n’étaient pas très connues. Trouver un maquis, frapper à la bonne porte, cela n’était pas chose évidente ».
Cette dernière remarque s’applique encore davantage à ceux qui, pris de court par la réquisition, ne purent en un ou deux jours trouver le sésame que n’obtinrent pas malgré une marge de temps beaucoup plus grande des réfractaires. L’engagement comme CVR est plus élevé dans la zone Sud (35% en Dordogne, 21% dans l’Allier, 18.5% en Haute-Vienne) qu’en zone Nord (1.5% en Ille et Vilaine, 2% dans le Calvados et le Maine et Loire, 3% en Indre et Loire).
« Les jeunes des trois classes sont les plus nombreux parmi les CVR venus du réfractariat (73% du total) ; il en va de même pour les cadres, membres des chantiers de jeunesse, étudiant et militaires ».
Dans sa communication « la résistance et le STO » Madame Jacqueline Saindivier fait nettement la distinction entre les « maquis-refuges » qui ne mènent aucune action et vivent sans arme ni encadrement et « les maquis actifs » qui combattent. Pour elle l’influence du STO en faveur de la résistance se situe moins dans son apport au maquis que dans l’onde de choc que ses « réquisitions vont entraîner dans l’évolution des mentalités en faveur de la Résistance organisée ou non ».
Un sentiments que partage M.Michel Gratier de Saint Louis : « la légende qui perdure et fait du STO le grand pourvoyeur du maquis n’a pas été vérifiée dans le Rhône. Au contraire – et sans vouloir dévaloriser leur acte qui est un refus- il semblerait que ce sont près de deux réfractaires sur trois qui se contentent de se cacher tout en s’efforçant de garder un pied dans la légalité ».
Laissons à Michel Boivin sa conclusion « quelles qu’aient été leurs motivations, ils ont choisi une certaine manière de résister à Vichy et à l’occupant » tout en rappelant le témoignage plein de dignité mesurée de notre camarade Michel Boyer « j’ai été Déporté du Travail, Réfractaire à l’occasion d’une permission, maquisard et CVR titulaire des cartes. Du STO à la Résistance je suis allé au bout de mon combat ».

L’Allemagne de notre exploitation : là-bas…

Sans s’attarder sur cette évidence que l’occupant nazi et le gouvernement de Vichy auraient brutalement réagi contre un refus généralisé de partir, nous nous devions de rappeler que ceux qui furent astreints à se plier aux réquisitions n’en conservent pas moins, dans la grande majorité, leur dignité.
En traitant de « La vie quotidienne du requis du Travail Forcé en Allemagne » Madame Helga Bories-Sawala a bien fait ressortir les différences de situations d’une région à l’autre, d’un camp à un autre, des fréquences des bombardements qui tuèrent nombre de nos camarades ainsi que les conditions sanitaires ou de nourriture. Mais, hormis l’odieuse discrimination pratiquée à l’égard de nos malheureux compagnons de l’Europe de l’Est, nous avons partagé les mêmes problèmes, ceux de la séparation familiale, le froid, la faim et les conditions de travail avec les horaires, les amendes, les menaces…
« Le principe du doucement le matin et pas si vite le soir était omniprésent dans les usines », une pratique qui constitua moins une forme consciente de résistance pour ralentir la production que plutôt un geste d’autodéfense ». Mais l’historienne d’ajouter «la question de la contribution à l’effort de guerre ne se posait pas ».
Une telle attitude – laxisme au travail et esprit d’opposition – était prétexte à application « d’une panoplie de sanctions », l’historienne de préciser : « surtout la détention dans un des terribles Arbeitserziehungslager : où les conditions de vie et de travail, selon des sources officielles, étaient pires que dans un camp de concentration et les chances de survie dues seulement à la durée limitée du séjour, en principe six semaines, était laissée complètement à la discrétion de la seule gestapo, sans même un semblant de procès ».
Si place est logiquement faite à la semi-liberté, à la période vite interrompue des permissions (les non-retours se multipliant) à la nature des relations ouvriers allemands - étrangers on retiendra que dans les derniers mois le « RSHA » autorisa officiellement la gestapo à appliquer la loi martiale… il en résulta des meurtres sauvages ; « trois évènements atroces restent particulièrement gravés dans la mémoire, l’assassinat de 350 travailleurs civils le Vendredi saint 1945 à Dortmund Bittermark, parmi eux de nombreux Français, le camp de Grossbeeren près de Berlin où 800 requis français avaient trouvé la mort et la gare de
Brandenbourg ou le 13 septembre 1944 onze cheminots français avaient été exécutés pour sabotage ». Un rappel auquel notre Fédération a été sensible puisque ces trois lieux sont pour elle de pieux pèlerinages. Comme nous avons été sensibles à l’émotion partagée par le public et la tribune lors du témoignage de notre camarade Henri Braun qui de la mi-juin 44 jusqu’au 22 octobre 44 connu « le régime » de l’AEL d’Heddernhein.
Une autre communication a directement trait avec notre vie en Allemagne. Nous y reviendrons dans le cadre des « Retours et Mémoires » pour l’un de ses aspects mais d’ores et déjà il est, pour son contexte général, normal d’en faire état ici :
Patrice Arnaud, en abordant « la logique d’opposition des travailleurs civils français en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale : une Résistance Civile ? », s’appuyait bien évidemment sur son mémoire soutenu en 1998. Est-ce le fait d’avoir à résumer une communication de 21 pages conduisant à des raccourcis et des citations coupées de leur explication, toujours est-il que nos camarades ont porté un jugement sévère que nous ne partageons pas entièrement.
Pour nous si nous avons regretté la mise en doute du chiffre de nos morts, la contestation de certains modes d’exécution confirmés en Allemagne, nous avons relevé des appréciations justes. Il est exact que la Résistance fut plus souvent action individuelle ou de petits groupes, l’exemple de Munich prend rang dans les exceptions ainsi que l’action du Groupe Laurier en Norvège, de même que la Résistance dans les maquis Slovènes de Strecno . Outre la résistance spirituelle des jocistes et prêtres, cette opposition sans arme prenait ses sources dans un patriotisme parfois provocateur - certains l’on payé de leur vie et parmi eux, on retrouve quelques-uns des 28 chefs des CJF morts en déportation – d’autres ont connu la prison pour évasion, refus de travail, rupture de contrat, freinage, sabotage et bien évidemment pour propos hostiles au régime ou l’écoute de la radio alliée.
Nous souscrivons à cette conclusion « l’exil est toujours un sentiment douloureux » il l’est d’autant plus dans les périodes de guerre et il devient difficilement supportable lorsque la patrie est délivrée et que l’on est retenu chez l’ennemi. Seule, la fiction d’une guerre toujours finie dans les trois mois ou à Noël prochain permit aux requis et aux PG de tenir le coup (…). C’est cette permanence de l’horizon mental qui explique que les travailleurs civils français aient été si profondément patriotes, plus peut-être en Allemagne qu’ils ne l’étaient en France (…).Les prêtres qui les côtoyaient reconnaissaient que les requis avaient supporté leur épreuve grâce à la force de leur imaginaire qui les unissait à leur patrie. Hadrien Bousquet écrivait en 1945 : « il importera ainsi de ne pas blesser les Déportés du Travail en les traitant de collaborateurs. Rien ne pourrait leur faire plus de mal (…). Près de soixante ans plus tard, les anciens requis n’ont plus aucune haine envers l’Allemagne et beaucoup sont devenus de fervents partisans de la construction européenne. Leur ressentiment, exprimé dans une querelle de mots, s’est tourné vers les autorités françaises qui ne leur ont toujours pas trouvé de place dans sa mémoire collective, mémoire qui continue à mettre en concurrence et à diviser les Victimes du Nazisme ».

…et en France

Depuis l’après guerre, certains ont eu intérêt à réduire l’exploitation de la main-d’œuvre française aux 650.000 requis dénombrés en Allemagne. Parmi les tenants de cette vision la partie du grand patronat qui d’entreprises protégées (Betreb, Rustûng…) en chantiers juteux se prêta à une enrichissante collaboration économique ; mais également parmi leur personnel ceux qui, au lendemain de la libération oublièrent que quatre années durant ils avaient, eux aussi, sous la pression de la politique collaborationniste de Vichy, travaillé au profit de la machine de guerre allemande… sans avoir à souffrir de la séparation de la famille et du pays !
M.Christian Bougeard, en parlant « des Chantiers Allemands de l’Atlantique » ne se limitant pas à l’image Todt du « mur » mais en y ajoutant les chantiers particuliers de la Wermacht, Kriegsmarine et Luftwaffe démontre dans une étude riche en chiffres « l’impact » de ce phénomène sur l’économie et le plan humain. Au 6 juin 44 pour ces divers chantiers 550.000 y sont employés d’après les statistiques du ministère du Travail (dont 251.000 pour la seule Todt) volontaires inclus.
Information confortée par M. Jean Pierre Azema qui, toutes activités confondues dans le cadre de cette collaboration industrielle et commerciale porte ce chiffre à 750.000.
S’il s’est penché plus particulièrement sur le cas du Doubs, M. Jean Claude Daumas, en examinant « Entre travail en Allemagne et exploitation sur place, les contradictions de la politique allemande de main-d’œuvre » établit des constats nationaux. « Dans le Doubs comme au niveau national le vrai tournant dans l’exploitation de la main-d’œuvre se situe en mars 1942 avec la nomination de Sauckel : politique systématique de prélèvement massif de main-d’œuvre envoyée en Allemagne pour y travailler dans les usines d’armement ». La création d’entreprises protégées RU et V, leur mise en tutelle (Peugeot sous Volkswagen ), modifie la méthode. L’étoile de Speer est montante, celle de Sauckel s’en ressent.
« La signature des accords Speer-Bichelonne en septembre 43 entraîne l’intensification de la politique produire en France pour l’Allemagne. La liste des entreprises protégées s’allonge, aux RU et V s’ajoutent celles dites S et S2 (…)
(…) Après le tournant du premier trimestre 43 les autorités d’occupation se sont efforcées de rationaliser davantage l’exploitation sur place de la main-d’œuvre afin d’améliorer l’efficacité des usines qui travaillaient pour le compte de l’Allemagne. Cette politique amplifiée par les accords Speer-Bichelonne rencontrait les intérêts des ouvriers français dont le refus de travail en Allemagne s’accommodait de l’exécution des commandes allemandes dans les usines françaises, et ce fut évidemment un des facteurs de son succès ».
Dans les situations dramatiques – et Dieu sait si les réquisitions pour le travail obligatoire entrent dans ce lot – humaine est la tendance à rechercher soutien et conseil. La France de 1942 n’est pas celle de mai 68 et, pour beaucoup, la religion forte de son autorité morale semble être l’un des premiers recours.
C’est pourquoi « l’Eglise Catholique et le STO » étaient nécessairement inscrits au colloque et son sujet confié à Etienne Fouilloux.
En se limitant à définir quelle fut la part de l’identité catholique dans le choix – quand choix il put y avoir - de partir ou de ne pas partir, le professeur émérite lyonnais renvoyait à un autre débat le comportement des jeunes catholiques en Allemagne .
La triste spécificité française « du gouvernement national auquel l’épiscopat a promis son loyalisme (sans inféodation) » pèsera tout au long de l’analyse. Elle retardera et attiédira les réactions ce qui conduira à la conclusion « que l’église catholique subit la réquisition comme une contrainte née de la défaite, sans l’approuver ni la justifier, mais elle ne la condamne pas non plus tant elle lui parait inéluctable ».
Si des voix fortes comme celles de Mgr Theas ou de Mgr Vansteenberge à Bayonne s’adressant le 14 mars à un groupe de partants n’hésitent pas à affirmer « que la jeunesse rassemblée devant lui est déportée en pays lointain », d’autres prélats comme le Cardinal Gerlier, Mgr Lienart et même Mgr Saliège se réfugiant dans une prudente casuistique de réserve morale et religieuse tandis qu’à l’image de Mgr Caillot certains prônent ouvertement le départ.
« A ma connaissance les interventions publiques justifiant la légitimité de la réquisition sont très peu nombreuses… les interventions publiques autorisées contre le STO sont aussi peu nombreuses » dira M.Fouilloux.
« Le déséquilibre du bilan épiscopal sur le STO ne fait aucun doute ». Si l’on met en regard l’attitude de l’épiscopat belge dans sa lettre lue en chaire « ces mesures de réquisition humaine sont absolument injustifiables, elles violent le droit naturel, le droit international et la morale chrétienne, toute collaboration à l’exécution de ces mesures est gravement illicite en conscience » et de l’épiscopat néerlandais « pour dissiper dans votre esprit tout doute et toute incertitude à cet égard, nous déclarons expressément que la collaboration à ces mesures est défendue en conscience », c’est évident. On, pourrait encore exciper « que le STO n’est pas chez nous une contrainte imposée directement par l’occupant moins difficile à refuser mais l’application d’une loi française ». Mais que dire alors de la déclaration du Conseil de la Fédération Protestante française lue en chaire le 2 mai « il y a opposition irréductible entre l’Evangile et toute conception de l’homme ou de la société qui conduit à envisager le travail comme une marchandise que l’on est en droit d’acheter ou de réquisitionner à volonté sans égard à la personne du travailleur, à sa conscience, à ses sentiments les plus sacrés ».
De ces constats on aura garde de ne pas oublier les prises de positions courageuses de la presse clandestine catholique, comme Témoignage Chrétien qui écrit « refusons de partir en Allemagne et joignons le geste à la parole. Si nous ne pouvons pas nous soustraire à l’injuste déportation nous ne partirons que sous la contrainte » ou Message qui paiera d’une interdiction de paraître la publication d’une motion de l’Association Catholique de la Jeunesse Française du 6 mars 43.
Quand aux mouvements de jeunesse « Si la JEC et l’ACJF ont utilisé la marge de manœuvre qui leur était laissée, on ne sait à peu près rien en dehors des documents isolés sur l’attitude de la JAC, alors soumise au défi de la corporation paysanne.
« La JOC réagit d’abord en termes religieux. L’infraction aux lois est étrangère à sa culture de mouvement d’Action Catholique mandaté. L’argument décisif est d’ordre apostolique : comment rechristianiser la jeunesse ouvrière, mission fondatrice de la JOC sans en rester solidaire jusqu’au travail forcé en Allemagne. La JOC doit son option préférentielle pour l’accompagnement des requis à ce qui est au cœur de son identité et de sa spécificité ».
Et M.Fouilloux de conclure « la seule influence de l’événement STO qui se laisse mesurer avec une certaine précision concerne son choc en retour sur l’église elle-même. D’un coté il la conduit à prendre ses distances par rapport à Vichy et à l’occupant de façon plus nette, de l’autre il élargit la faille avec son avant-garde résistante. La tolérance de l’objection de conscience est une première, le refus allemand d’une aumônerie pour les requis conduit l’épiscopat à franchir le pas de la clandestinité qui n’est pas vraiment dans sa culture ; sous la responsabilité du Cardinal Suhard, des prêtres volontaires s’embauchent pour l’Allemagne sans déclarer leur sacerdoce (…) entre dégagement extérieur et rigidité interne ce jeu dialectique n’a pas fini de jouer des tours à l’église de France. Et il est à coup sûr l’un des legs les plus importants de l’affaire du STO ».