« La Soirée Témoignages : Paroles de STO »

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A l’ouverture de cette « Soirée Témoignage » et sans préjuger des conclusions de ce colloque international, je tiens, au nom de la Fédération Nationale des Victimes et Rescapés des Camps Nazis du Travail Forcé, à remercier toutes les instances officielles et les personnes qui, s’appuyant sur le soutien logistique du Centre de Recherche d’Histoire quantitative de l’Université de Caen et du Mémorial de la Paix, ont contribué à sa tenue.
Quoi qu’il en soit, même si nous regrettons que la démarche initiée par Monsieur le Premier Ministre ait été modifiée et qu’il eut fallu quatre ans pour la matérialiser, nous devrons à M.Lionel Jospin et à vous, Mesdames et Messieurs , reprenant la formule de l’un des vôtres « que les travailleurs français en Allemagne nazie ne soit plus, en France comme à l’Université, un sujet tabou de l’historiographie ».
Dans les travaux consacrés à ce douloureux chapitre de l’Histoire d’une France occupée et asservie à la collaboration par le Gouvernement de Vichy, il ressort toute l’importance que vous accordez aux témoignages et votre inquiétude devant l’inéluctable érosion des acteurs.
M.Patrice Arnaud l’a fort bien exprimé dans la conclusion de son mémoire de 1998 – je le cite – « le travail que nous souhaitons réaliser est un travail urgent, dans la mesure ou les acteurs de la seconde Guerre mondiale sont de moins en moins nombreux. Nous avons encore la possibilité de les interroger, ce qui est une source inestimable, même si certains historiens ont tendance à penser qu’ils seraient bien plus tranquilles s’il n’y avait pas de témoins. Telle n’est pas notre position ».
Notre génération n’étant plus de celles qui peuvent laisser du temps au temps, c’est bien volontiers que nous vous répondrons.
Hélas, dans ces dernières décennies, bien des voix qui auraient enrichi nos débats se sont tues à jamais. Trop longue en serait l’énumération, de José Cabanis, l’Académicien des « Lettres de la Forêt Noire » à Antoine Blondin de « l’Europe Buissonnière », en passant par Marcel Lucotte, vice-Président du Sénat, Georges Brassens et Jacques Evrard.
Mais, parce que leurs disparitions ne remontent qu’à ces dernières semaines, j’évoquerai deux amis très chers : Georges Lepeltier, figure emblématique de la FNCPG-CATM, le garant d’amitié de ceux qu’il a toujours appelés les Déportés du Travail, personnalité très connue ici. Et puis Roland Ferrier qui venait de me succéder à la présidence nationale, victime de la Déportation du Travail, Réfractaire, Maquisard, Combattant volontaire de la Résistance, Administrateur de la Commission sociale de l’ONAC.
Deux voix qui manqueront à votre quête de vérité ; deux hommes qui ont honoré le monde ACVG, la vie les avait faits amis, la mort c’est refusée à les séparer… symbolique illustration de l’affiche du retour « ils sont unis, ne les divisez pas ! ».
C’est en pensant à eux, à tous nos camarades disparus, aux 60.000 morts là-bas, victimes de ce crime de guerre, crime contre l’Humanité que fut la Déportation des populations civiles pour le travail forcé que nous allons être quelques-uns à témoigner et, si vous le souhaitez, à répondre à vos questions.
Conscients d’avoir consommé dans ce propos liminaire une part du temps imparti, je laisserai à mes camarades et aux débats de ces journées le soin de faire bien apparaître notre lot commun : climat de l’époque, la solitude, la faim, le froid, les horaires, les sanctions, pour ne proposer à votre attention que quelques éclairages particuliers sur ce que fut mon expérience personnelle.

1 – A l’heure des réquisitions :

En septembre 1942, après 21 mois passés en zone libre pour raisons de prudence, je reviens en Touraine pour me marier ; normalienne sortante, mon épouse ne pouvait prétendre à nomination de l’autre coté de la ligne de démarcation.
Né le 23 septembre 1921, je tombe ensuite sous le coup de la loi du 16 février 1943. Vaines sont mes recherches d’échappatoires et je me retrouve avec un contingent tourangeau à Donges début avril. Objectif gagner du temps… hélas, une rafle sur les chantiers de Loire-Atlantique nous vaut d’être enfermés au Couvent de Saint Jean de Dieu au Croisic.
Trois jours plus tard, sous escorte militaire, c’est l’embarquement à la gare du Croisic, direction l’Allemagne. Nous fûmes quelques-uns à sauter du train dans la nuit (un convoi de tonnes d’essence avec plate-forme de DCA avait été raccroché à nos wagons à Nantes-Blottereau)
Cette évasion me permet de regagner Tours pour voir naître mon fils le 26 juin.
Toujours pas d’ouverture ; Gendarmes et Policiers, au nom d’une loi française, poursuivent les défaillants ; le climat est à la délation. Face aux mesures de coercition, je me refuse à continuer d’exposer mes parents et mon jeune foyer. Il faut partir.

2 – là-bas :

J’arrive finalement à Suhl, en Thuringe, à la mi-juillet 43, firme Gustloff-Werke Fritz Sauckel. Grosse usine ou travailleurs forcés de sept nations, PG transformés du Stalag de Bad-Sulza et un commando de concentrationnaires de Buchenwald doivent œuvrer.
Totalement inapte aux activités manuelles, je n’ai jamais eu à me forcer pour rater les pièces qui me furent confiées sur le tour puis la rectifieuse à plateau magnétique. Je dois à un Meister plus que charitable de ne pas avoir été arrêté. Un savant dosage de pièces puisées par lui dans les caisses des allemands maintenait ma production dans les normes. Par la suite, cet antinazi m’apporta des nouvelles de la BBC et de temps à autre, un casse-croûte. J’ai reçu encore cet été une lettre de sa fille.
Début 44, la collectivité française (travailleurs forcés et PG transformés) me désigna comme homme de confiance, compte-tenu de mon adaptation à la langue de Goethe et de prises de positions à l’usine. Les fouilles des SA, les interrogations du Sichereitdienst ne me furent pas épargnés. Un volontaire, des membres du PPF, des propagandistes-collabos tachèrent de mes déstabiliser. Là encore, deux allemands, notamment Karl Seeber, m’ont heureusement soutenu.
Parmi les moments difficiles que j’ai eu à gérer se situe la répression nazie de l’action catholique. Shul est proche de Zella-Melhis ou Marcel Callo, requis pour le STO, mort à Mathausen et béatifié par Jean-Paul II, fut le catalyseur du secteur Thuringe. Trois jocistes tourangeaux de mon usine faisaient partie de son groupe. Si, dans une première affaire avec l’aide courageuse d’une catholique allemande, Fräulein Lichkee, nos efforts permirent de mettre un terme à l’emprisonnement de Jean Hameon, nous fûmes impuissants lors de la rafle du 19 avril 44. Parmi les sept compagnons arrêtés en même temps que Marcel Callo figurait René le Tonqueze. Il partagea l’incarcération de Marcel Callo à Gotha, puis fut déporté à Flossenburg. Je ne le revis en Touraine qu’après la guerre… Il est décédé en novembre dernier. Le troisième jociste, Gilbert Marteau, qui passa au travers du filet vit encore à Tours, il peut témoigner.

3 – La libération :

Le 3 avril, l’Armée Patton nous libéra. Durant les combats, notre camp pris entre deux feux fut partiellement détruit et trois camarades tués.
Dans la soirée, la lieutenante Harbley de la French Liaison près l’Armée Patton est venue me chercher au camp pour m’installer à l’Hôtel de ville, après m’avoir mis en contact avec les officiers américains. Mission me fut confiée d’organiser le rapatriement des Westauslanders, travailleurs et PG des Kreis de Meiningen et Schmalkalden. Par cars réquisitionnés j’ai pu avec l’aide de deux camarades, effectuer ces rapatriements de Suhl à Mayence.
J’en ai terminé le 26 mai 1945 et j’ai enfin regagné la France.
Cinquante-six ans après, courriers et visites de PG ou de travailleurs français et belges me font encore chaud au cœur.
En conclusion, et prêt à répondre à vos questions, je soumettrai à votre attention quelques réflexions sur ce chapitre de ma vie. Je dirai :
- Qu’au regard de la pénible frustration de mes 20 ans volés par les nazis et le gouvernement de Vichy, la déportation pour le travail forcé, comme toute épreuve, portait en elle quelque chose de positif. Dans la baraque et à l’usine, j’ai découvert et pénétré une société diversifiée, compris toute la valeur des mots amitié et liberté et acquis l’esprit de tolérance.
- J’y ai appris qu’il ne fallait jamais confondre un peuple et un régime.
- Homme d’une génération qui n’eut qu’un tort, celui d’avoir 20 ans en une France momentanément vaincue, face à ceux qui, oublieux des situations de l’époque, clamèrent après l’occupation et la fin de la guerre « il ne fallait pas y aller » et défigurèrent notre épreuve au point de vouloir muer les victimes que nous fûmes en coupables, j’ai la fierté de n’avoir à baisser le regard devant qui que ce soit.
- Dignes sous la contrainte, ayant assumé notre destin, nous ne cherchons ni la pitié désobligeante, ni la gloire qui n’est pas la notre, mais la justice qui nous est due.
Et cela implique que, dans son attachement au devoir de mémoire, la République Française affirme clairement les responsabilités du Gouvernement de Vichy et que, dans la légitimité de la primauté du droit international, elle se souvienne des attendus et du verdict de Nuremberg.
C’est pour contribuer à ce que cela soit reconnu à mes camarades d’épreuve que, durant ce demi-siècle, entre une vie familiale qui eut parfois à souffrir de cet engagement et une carrière professionnelle dans un grand Quotidien régional issu de la Résistance ou ses fondateurs m’appelèrent à mon retour, je me suis consacré à la défense de l’Honneur de notre catégorie de Victimes de Guerre, Victimes de la Déportation pour le Travail forcé.

« Nous ne cherchons ni la pitié désobligeante, ni la gloire qui n’est pas la nôtre, mais la justice qui nous est due »

J.L FOREST