Michel BOYER
De la Réquisition à la Résistance active (CVR)

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Le thème ici abordé peut paraître paradoxal.
Le choix de la résistance peut, en effet, se suffire à lui-même. Il est alors le fruit d’une conviction précocement forgée en la personne d’un homme, d’une femme dont l’environnement familiale, politique, scolaire, lié au travail a pu favoriser cette éclosion. Nous avons alors les premiers militants de la cause résistante et les premiers membres de réseaux ou de maquis. Convenons toutefois que nous touchons là au domaine de l’exception. La brutalité des ordonnances Laval-Sauckel du 16 février 1943, définissant la réquisition massive des jeunes des classes 40, 41 et 42 créa un électrochoc provoquant dans de trop brefs délais la nécessité du choix. Dès les premiers jours de mars 1943 les trains étaient prêts, les convois formés, encadrés par des gendarmes puis par la Werhrmacht. Ceux qui s’interrogeaient sur le départ au maquis durent très vite se rendre compte qu’il s’agissait d’une chimère, car les rares camps organisés étaient dans l’incapacité d’absorber des adhésions en masse qui auraient déclenché un impitoyable processus de représailles. Que d’Oradour avant l’heure !
Pour ma part, né le 8 août 1922, vivant au foyer de ma mère, veuve, j’avais une plus jeune sœur . En cessant brutalement mon activité de courtier en vins, je savais que je devrais repartir de zéro. Un cas de conscience m’était posé : je ne pouvais admettre d’exposer ma famille aux risques clairement énoncés de représailles dans le cas de ma défaillance. Je décidai de partir sous l’emprise d’une contrainte morale implacable.
Le voyage à destination de la Haute-Silésie dura quatre jours. Depuis la gare d’Ehrenforst, nous fûmes conduits à pieds à Blechhammer, cité industrielle créée de toute pièce, regroupant de grandes firmes : IG FARBEN AEG, entreprises de bâtiments et travaux publics qui édifiaient en fonction des besoins les installations jugées nécessaires à l’effort de guerre nazi. 35.000 travailleurs venus de l’Europe entière peuplaient ce vaste ensemble, répartis en plusieurs camps ayant chacun à leur tête un fonctionnaire allemand ou Volksdeutsch.
La situation de Blechhammer imposait des conditions de vie sévères, car aux travailleurs d’Europe occidentale se joignaient des Ukrainiens, souvent maltraités car classés idéologiquement au rang d’ Untermensch, sous-hommes. Il y avait aussi un camp de Juifs, un camp de répression pour les insoumis : AEL (Arbeitserziehungslager). Il y avait encore un camp disciplinaire de prisonniers de guerre français évadés et repris ou rebelles au travail. Enfin un camp de prisonniers de guerre anglais, aviateurs de la RFA pour la plupart, qui étaient traités normalement. L’atmosphère était pesante et dangereuse. J’exerçai pendant trois mois l’activité de manœuvre. Incapable de fournir régulièrement les efforts physiques requis, même pour une durée hebdomadaire de 54 heures, j’avais entre le 17 mars et le 15 juin, perdu 12 kilos et je percevais très bien que je n’irais pas loin. J’avais d’ailleurs, peu après mon arrivée, devant cette sorte de machine à broyer , conçu ma première révolte . Elle déboucha sur une tentative d’évasion à deux, lors du répit de Paques, mais fut bloquée dès l’arrivée aux abords de la gare, la Wehrmacht en interdisant l’accès.
Quel était le régime quotidien du travail, de ses annexes, de la nourriture, de l’hébergement à Blechhammer ?
A l’Oberschlesishe hydrierwerke, l’hydroélectrique de Haute-Silésie, mon travail débutait à 7 heures, doté de trois phases distinctes : première activité de 7h à 9h30, pose de 9h30 à 10h, reprise de 10h à 13h, pause de 13h à 13h30, reprise de 13h30 à 18h. Le samedi, j’avais le privilège de travailler seulement 4 heures. Le repos du samedi après-midi me permettait d’étudier l’allemand courant, le vocabulaire industriel utile en ces lieux.
La nourriture nous était distribuée le soir entre 19h et 20h30. Il y avait en alternance une gamelle d’environ un litre de soupe de pommes de terre seules, 400g de pain noir, 25g de margarine synthétique et une rondelle de mortadelle. Il fallait répartir en quatre portions cette dotation : consommer la soupe ou les pommes de terre chaudes le soir même et fractionner le reste le lendemain en trois rations pour assumer la journée.
Après trois mois d’un régime qui m’anéantissait, je gardais un minimum de lucidité nécessaire pour décider d’agir. Je choisis de me brûler volontairement dans la salle de douches au contact d’un tuyau de vapeur. Je laissai la plaie s’infecter et annonçai, le lendemain soir au contremaître, que je demandais à aller passer la visite médicale le jour suivant. L’état spectaculaire de la plaie provoqua mon hospitalisation au Betriebskrankenhaus.
La chance voulut qu’une infirmière, Frida, militante catholique, me prit d’affection : elle me donna en cachette un peu de nourriture, me fit rester trois semaines dans l’établissement et m’orienta vers une visite médicale en vue d’obtenir mon affectation aux « travaux légers ». Je fus désormais chargé de la désinfection des latrines du camp, ce qui était une sorte de planque. J’avais utilisé tout mon temps de séjour à l’hôpital pour perfectionner mon allemand, et je pus me présenter, le 20 septembre, à un examen organisé par la délégation française. Je fus reçu et pris mes fonctions auprès de Monsieur Goldin, interprète d’origine roumaine. Mon travail consistait à me rendre sur les lieux où se présentait un problème d’aptitude d’un travailleur français à la tâche qui lui était assignée. Je réalisais une brève enquête sociale et mon supérieur s’employait à obtenir la mutation du travailleur français en difficulté.
Assez rapidement mis en confiance par la teneur des conversations que j’avais avec Monsieur Goldin, qui m’apprit notamment qu’il avait vécu à Nîmes, je lui exposai mon désir d’obtenir une permission pour aller voir à Nîmes ma mère sérieusement malade ainsi que l’attestait un certificat médical. M. Goldin accepta de m’aider et quelques jours plus tard, il me dit qu’il obtiendrait pour moi une permission à condition que j’accepte de convoyer en France deux travailleurs classés grands malades incurables. J’acceptais aussitôt et l’octroi de la permission me fut signifié fin octobre. Avant même mon départ, l’un des malades décéda, mais je pus partir avec l’autre.
A ce stade de mon récit, je dois préciser que mes premiers pas vers la Résistance étaient programmés. En effet au mois de juillet, mon voisin de châlit, un ami personnel, avait été arrêté. Il m’avait confié peu auparavant qu’il appartenait à un réseau d’organisation d’évasion de prisonniers de guerre anglais. J’avais demandé de ses nouvelles au Lagerfürher ; ce dernier, Herr Kirchner, m’apprit que mon ami était incarcéré à la prison de Cosel en attendant son jugement, me précisant qu’on lui avait désigné un avocat d’office, Me Marquardt. J’allais à Cosel avec un autre de mes amis, le samedi suivant, muni d’assez d’argent pour régler, éventuellement, les honoraires de l’avocat . Je pus avoir un entretien avec ce juriste, minimisant la responsabilité de son client et lui offrant d’acquitter le montant de ses honoraires. Il accepta et me délivra un reçu en contrepartie des 70 DM réglés. Le salaire horaire d’un ouvrier allemand étant d’1 DM, cela équivalait à 70 heures de travail.
Le verdict fut relativement clément : condamnation à l’internement dans un camp de Déportés-Résistants.. Mon ami avait échappé à la peine capitale.
Il avait bénéficié d’un contexte favorable : ces faits survenaient en 1943, et il eut droit à une procédure légale avec avocat devant un Tribunal de droit commun. Les mêmes faits un an plus tard auraient été du ressort de la Gestapo et d’un Tribunal d’exception avec exécution après tortures. Mon intervention eût alors été considérée comme un acte de complicité avec ses risques inhérents.
Dès mon départ de Blechhammer, le 8 novembre 43, je savais que je ne retournerais pas en Allemagne. M. Goldin ne m’avait pas demandé d’engagement. Cet homme, qui était juif non détecté, venu travailler volontairement en Allemagne pour échapper aux rafles, devait être fusillé le 23 janvier 1945 par les SS lors de l’évacuation du camp.
De part ses fonctions, que je partageais à la Délégation Française, M. Goldin avait été de ceux qui freinaient l’effort de guerre nazi.
Quel sort eut été le mien si j’étais demeuré ou retourné à Blechhammer ?
Tout à la joie de retrouver ma mère, ma sœur, mon oncle, je réfléchissait au moyen de rester en France. A l’issue du délai de permission, le 20 novembre, j’entrais dans le domaine du réfractariat. J’observais ce qui se passait. Pour éviter d’attirer l’attention, je sortais le moins possible. Je sus, fin janvier 44, que j’étais recherché. Je devais à nouveau choisir. Je pris contact avec ceux dont on chuchotait qu’ils étaient Résistants. J’en connaissait bien quelques-uns. Dès lors, en février 1944, je franchis le pas. Mon activité résistante ponctuée d’actions diverses prit fin à la libération de Nîmes , le 24 août 1944, à laquelle je participais. Je réintégrais dès lors la vie civile.
Mes titres de Résistant ont été validés ultérieurement. Si j’ai tenu à témoigner sur cette période de la guerre 39-45, c’est en raison de l’originalité de mon parcours, de sa diversité.
D’opinion neutre lors de mon départ en Allemagne, j’ai rapidement évolué vers l’esprit de Résistance. J’avais vu en mars 1943, en gare de Dresde, des prisonniers de guerre russes en guenilles, chaussés de souliers troués. J’avais vu à Blechhammer des ukrainiens humiliés, des juifs brutalisés, des travailleurs insoumis maltraités, assignés en camp disciplinaire. Ces divers degrés d’inhumanité, je les avais perçus avec une sourde révolte.
Je crois que la conscience au niveau de la Résistance s’érige sur le refus de ce qui doit être moralement condamné ; mais il faut aller plus loin, passer au stade de l’action, combattre pour promouvoir les valeurs auxquelles on croit. C’est ce qu’à mon niveau, modestement, j’ai essayé de faire.