Ils furent des centaines de milliers sur les chantiers du « Mur de l’atlantique »

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Entre un examen général et les approches régionales de l’exploitation de la main-d’œuvre française par le 3e Reich, une parenthèse de taille s’impose… de taille puisqu’elle est consacrée « Aux chantiers du Mur de l’Atlantique et à l’organisation Todt ».
Trois mille kilomètres de littoral de Dunkerque à Hendaye, des centaines de milliers d’hommes asservis, voila le titanesque décor et la gigantesque fourmilière que M.Christian Bougeard a remis en scène lors du colloque. « Non pour revenir sur les aspects architecturaux et militaires des fortifications et casemates, mais sur l’ampleur, les conditions de recrutement et de vie de la Main-d’œuvre française et étrangère qui a travaillé à leur construction, et les réactions des populations concernés par des contraintes de plus en plus fortes ».
Au 6 juin 44, les statistiques publiées en 1948 par le ministère du Travail révèlent que « sur le territoire français, 735.000 personnes travaillaient pour les Allemand, dont 555.000 employées sur les chantiers et les usines des armées occupantes et de l’Organisation Todt (291000 pour cette dernière). Sur la zone côtière pour l’OT, trois temps et trois méthodes peuvent être dégagés, celui du Travail volontaire, celui de la réquisition organisée et enfin celui des rafles et de la mobilisation de la population résidant sur place. Les trois types se succèdent mais, selon les lieux et les besoins, peuvent coexister ».
Verrouiller les côtes (au début pour éviter les évasions vers l’Angleterre), poursuivre le harcèlement aérien du Royaume-Uni (pour préparer leur débarquement ou s’opposer à celui des alliés…), répondre à la tactique de guerre sous-marine préconisée par Doenitz implique « la construction de nouveaux aérodromes, l’agrandissement des aéroports civils, la remise en état des ports de guerre (Cherbourg, Brest, Lorient) et l’édification des bases sous-marine (Lorient, Brest, St Nazaire, La Pallice).
Il faut des bras aux entreprises ; l’économie française, paralysée depuis la débâcle, offre un réservoir de chômeurs (1million plus les étrangers en novembre 40). « Ces étrangers – notamment les Républicains Espagnols qualifiés de « Rouges » - sont mis par Vichy à disposition des allemands, ainsi que des juifs naturalisés auxquels Vichy a retiré la nationalité française (en 1941 et 42, dans le Nord et le Pas de Calais, 2000 juifs y sont astreints jusqu’à leur déportation à Auschwitz en octobre 42). L’ouverture des chantiers, les réouvertures d’usines pour satisfaire aux besoins allemands tarissent rapidement le chômage. En Finistère, ouvriers spécialisés ou agriculteurs s’y embauchent.
« Dès le printemps 41, la main-d’œuvre locale ne suffit plus, des ouvriers parisiens affluent car les salaires sont attirants (en juin, l’écart horaire est de 2F) ; Espagnols et Maghrébins des GTE sont hébergés dans des camps entourés de barbelés (à Brest, le fort Montbarrey en abrite 6.000).
Fin 1941, « au moment ou Hitler décide de construire le Mur de l’Atlantique (directive du 14 décembre) , des milliers de travailleurs « libres » ou « volontaires » sont déjà mis à disposition par Vichy. Mais l’ampleur de la demande de bras va, en 1942, se trouver en concurrence avec la Relève et le 1er STO ; « le décalage entre la demande et l’offre de main-d’œuvre est croissant ».

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Le volontariat ne suffit plus, le temps des réquisitions arrive puisque devant l’intensification des raids britanniques (destruction des radars de Bruneval, de l’écluse de la forme de radoub de Saint-Nazaire, bombardement de Dieppe) « Hitler, pour se prémunir contre l’ouverture d’un second front à l’Ouest, décide de construire la forteresse Europe, 12.000 blockhaus de la Frise à la frontière espagnole ».
Au niveau des priorités l’OT, en juillet 42, se voit assigner 12 secteurs défensifs de Dunkerque à Royan (particulièrement menacés en cas de débarquement), puis des positions pour protéger les ports secondaires et les embouchures. « A Noël 42, pour la France de l’Ouest – entre l’embouchure normande de la Dive et celle de la Loire – l’OT emploie 87.257 personnes dont 55.511 Français ».
Pour tenter de respecter l’Ordre de Berlin, « le gros œuvre du Mur de l’Atlantique doit être terminé au1er mai 1943 ». Des mesures draconiennes sont imposées pour récupérer des ouvriers. Par ordonnance, interdiction est faite aux entreprises françaises du bâtiment
et des travaux publics d’ouvrir des chantiers publics ou privés non militaires, sans autorisation allemande sur toute la zone occupée. Les patrons du BTP local freinent, mais des entreprises de l’extérieur, véritables « négriers » s’implantent et recrutent avec des « ramasseurs ».
« Le goulot d’étranglement de la main-d’œuvre de plus en plus net en 1942, la réquisition devient une obligation ; l’effectif de l’OT passera de 100.000 fin août à près de 200.000 au printemps 43 ». Vichy, par la loi du 4 septembre 1942, apporte sa contribution à la réquisition, mais de nombreux requis ne se présentent pas (50% en Nord-Pas de Calais), le Réfractariat touche l’OT ».
Les chantiers Todt souffrent également de la concurrence « des trois Armées qui, au dernier trimestre 43, occupent 136.000 hommes dont 82.000 (60.3%) dans les régions du mur. Le volontariat s’étant tari en 42 « l’administration française va se charger de fournir les contingents sans cesse réclamés et les gendarmes vont souvent porter les convocations ».
Autres raisons à la pénurie de main-d’œuvre, « les risques encourus dans cette zone de fortification avec la multiplication des bombardements alliés – la Normandie sera particulièrement frappée en 44 – et le refus d’intégrer aux salaires la prime d’insécurité ».
Moins de bras mais au contraire toujours plus de chantiers puisque « le 22 novembre 42, Hitler ajoute la construction des bases de lancement des fusées V2 dans le Nord et le Cotentin, et que la Luftwalffe installe 96 bases du cap de la Hague à Dunkerque. Le Sud-ouest connaît lui aussi une montée en puissance de l’OT. Fin de l’été 43, les ressorts de Bordeaux et de Bayonne emploient 14.000 et 3.000 hommes. Bordeaux passera à 31.000 au premier semestre 44 ».
Si au début 43, pour éviter le départ en Allemagne (loi du 16 février sur le STO), certains cherchèrent un refuge à l’OT, la crainte d’y être raflés et le développement du Réfractariat limitèrent cet apport d’hommes (dans les Côtes-du-Nord, de janvier à fin avril 43, sur les 770 requis pour l’OT, 125 partent… mais entre le 1er juillet et le 24 septembre, sur les 582 désignés, un seul partira) ; dans les Landes, sur 280 requis dans 20 communes, 70 rejoignent le chantier de Bayonne). Vichy, toujours servile, « inventa en 1942, le système des mutations d’une entreprise oeuvrant pour l’OT – voire même en Allemagne », sans grand résultat.

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« L’occupant va alors recourir à des méthodes encore plus coercitives : les réquisitions tous azimuts, les rafles et les corvées ».
Hitler, qui redoute de plus en plus un débarquement des alliés, nomme le Maréchal Rommel inspecteur des défenses côtières puis, le 15 janvier 44, commandant du groupe d’armée entre Loire et Hollande. Depuis novembre 43, une directive « donne aux troupes autorité totale sur les populations de la zone littorale, donc possibilité de réquisitionner les civils résidant sur place… elles ne vont pas s’en priver, remettant en vigueur le temps des corvées seigneuriales ».
Mais avant, « l’occupant fait feu de tout bois ». C’est ainsi que l’on retrouvera sur les chantiers « des détenus de droit commun dans le 2e semestre 43 (venus du pénitentiaires de l’Ile de Ré et de la prison de Loos), des condamnés à moins de cinq ans de prison qui y purgeront leur peine, des PG d’URSS et de Pologne, des concentrationnaires d’une Baubrigade de Buchenwald (aux armes nouvelles, VI, etc.)
Contradiction… Sauckel continue de prélever des hommes pour les envoyer en Allemagne ! Les rafles se multiplient dans les chantiers OT du Nord, du Calvados et en Seine-Maritime. Il faudra les accords Speer-Bichelonne de septembre 43 pour minimiser les effets de cette contradiction. Et les effectifs de la Todt ne cesseront de croître, passant pour toute la France de 184.000 le 31 décembre 43 à 251.000 au 6 juin 44.
Dans cette tour de Babel au turn-over fantastique, comment les populations locales n’auraient-elles pas pu être déstabilisées économiquement et moralement, en voyant de plus, leur cadre de vie stérilisé sur des milliers d’hectares ?
« De 1940-1941, l’afflux de cette masse de travailleurs volontaires, puis de 1942 à 1944 la généralisation du Travail forcé ont changé le panorama et les mentalités ». L’extension de la prostitution, l’optique nouvelle des relations commerciales, l’implantation des camps d’ouvriers puis de discipline ont compliqué la nature des relations. Rapines pour les uns, racisme pour les autres, impliquent peur, jalousie, xénophobie, inflation, marché noir, combines… tout est malsain.
La situation des requis est pénible, « six jours de travail par semaine, 10 à 14 heures par jour, la faim, l’hébergement sont autant de sources de conflits ». Les gardiens (allemands ou supplétifs Rexistes ou LVF) imposent une discipline dégradante, notamment aux Républicains Espagnols et aux PG de l’Est ; les requis traînent les pieds ou désertent.
« Les troupes d’occupation recourent soit aux rafles, soit à la réquisition massive dans les communes du littoral ; la traque des résistants et des premiers maquis s’intensifie ». Les Allemands, mais également l’Administration française – en février 44 par exemple – recommandent « d’envoyer en Allemagne ou à l’OT tous les hommes de 18 à 45 ans ». Dans les Landes et le Calvados sont recensés tous les valides de 17 à 60 ans… ». La pression sur les populations littorales devient très forte et tourne à la razzia. Dans le cadre de l’article 52 de la convention de la Haye, agriculteurs et forestiers peuvent être requis pour des travaux temporaires, un à trois jours par semaine. En février 44, dans l’arrondissement de Coutances, 14 à 96% des hommes sont ainsi requis. Agriculteurs et fonctionnaires ne peuvent y échapper.
Les femmes furent même requises en avril 44 pour des travaux de terrassement, comme à Caen ou en Finistère. Pour elles, comme pour eux, la menace d’arrestation et de déportation calme les récalcitrants.
« Il est impossible d’évaluer le coût économique de ces réquisitions sur place. Mais en Finistère de 24.000 journées par mois ont est passé à 282.000 en mars 44 ».
Au terme de sa communication, M.Christian Bougeard dira : « l’Allemagne nazie est bien entrée en 1944 dans une phase de pillage systématique de l’économie française dans la zone du mur de l’Atlantique. Des centaines de milliers de travailleurs, de tous âges et de toutes nationalités, sont passés par ces chantiers. Le volontariat (parfois lié au chômage) puis la réquisition de masse a concerné la grande majorité de ces hommes ; le régime de Vichy et son administration ont apporté leur contribution à ces prélèvements face à des Français qui tentent de se dérober et y parviennent mieux dans certaines régions que dans d’autres.
Et l’Historien de conclure : « Au-delà des traces laissées dans le paysage et de l’aspect militaire, l’impact de ces chantiers allemand du Mur de l’Atlantique sur l’économie et sur le plan humain, mérite d’être intégré au bilan du pillage pendant quatre ans de l’économie française… » et de s’interroger, « que sont devenus ces dizaines de milliers d’hommes après la libération ? Comment se sont-ils réintégrés dans les sociétés libérées ou vaincues ? Comment cette mémoire douloureuse à-t-elle pu être vécue ? Ce trou noir de l’historiographie mériterait l’ouverture de nouveaux chantiers… de recherches ».

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Le point chiffré au 6 juin 1944
-- Les trois armes (Wehrmacht, Kriegamarine et Luftwaffe) employaient 484.000 personnes – l’Organisation Todt 251.000 (estimation française) ou 291.000 (estimation allemande) dont 186.000 dans la zone du mur de l’Atlantique.
- Sur l’évaluation haute (291.000) la composition par nationalité donne :
- 15.000 cadres allemands de l’OT et des entreprises.
- 85.000 Français (volontaires et requis).
- 25.000 hommes de l’Empire colonial.
- 165.000 étrangers.
- Dans ces 165.000 étrangers, on retrouve :
- 50.000 travailleurs forcés dont des juifs français dénaturalisés par Vichy et des Républicains espagnols.
- 35.000 Polonais et Tchèques
- 20.000 Italiens.
- 5.000 Espagnols favorables à Franco.
- 20.000 Hollandais et Belges.
- 5.000 Baltes.
Le jour du débarquement « le Mur » comportait 12.000 bunkers.
On avait utilisé 13 millions de m3 de béton et plus de 1 million de tonne d’acier.