8 000 Français, en Grande Majorité Requis, STO, Raflés, Arrêtés, à la Suite d'Actes d'Opposition à l'Allemagne ont été Transférés en Camp de Concentration

 

Evoquer aujourd’hui la présence dans les camps de concentration nazis de milliers de Requis et de STO n’est pas chose facile. Dans l’esprit du public, nourri par de nombreuses publications et témoignages, les camps de concentration ne pouvaient rassembler que les seuls Français partis de France dans les nombreux convois qui se sont succédés de 1942 à 1945.

Aux 76 000 victimes de la SCHOAH, il faut ajouter 86 000 déportés « politiques » (résistants, opposants anti nazis, otages et raflés) qui ont été recensés à ce jour. Le Livre Mémorial des Déportés de France de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation en dresse la liste consultable sur internet : www.fmd.asso.fr

Cet imposant travail a pu se réaliser (et se poursuit encore) sous l’égide de la Fondation, par un groupe de jeunes chercheurs, à CAEN, dans les locaux du Secrétariat des ACVG, sur la base des fonds d’archives de la Déportation qui y sont conservés.

Au fur et à mesure de l’avancement de la consultation des dossiers de ces archives, il est apparu un groupe singulier de déportés non transférés de France mais arrêtés sur le territoire du REICH. Beaucoup de ceux-ci avaient obtenu le titre de Déporté Politique (DP) ou de Déporté Résistant (DR).

60 ans après la libération des camps, aucune étude nationale n’avait été faite sur ce groupe de déportés et personne n’était en mesure d’en indiquer l’ampleur. En général on évoquait, dans de nombreuses publications, les groupes de Prêtres clandestins, militants d’Action Catholique ainsi que le groupe des Chefs Chantier, tous arrêtés les uns à la suite de la circulaire de KALTERBRUNNER, les autres après des dénonciations et répression, transférés dans les camps de concentration où beaucoup ont péri. On considérait alors, avec quelques travailleurs forcés décapités ou fusillés connus et honorés dans certaines cités allemandes, que leur nombre ne devait pas dépasser quelques centaines.

 

Que Savions-Nous ?

Hors quelques rares témoignages (publiés souvent à compte d’auteur dès 1945 par des rapatriés des camps de concentration partis en Allemagne en 42, 43, 44 au titre de la Relève ou du STO et qui n’ont pas fait l’objet d’une quelconque publicité), les livres et études consacrés à la Déportation des Travailleurs, Requis et STO ont très peu évoqué les transferts en camps de concentration (KZ), les chercheurs s’attardant surtout sur les A.E.L.

En 1972, le livre de Jacques ÉVRARD, « La Déportation des Travailleurs Français dans le IIIe Reich » paru chez FAYARD dans la collection « Les grandes études contemporaines » consacre, au chapitre 15 « Le Prix de la Liberté », uniquement des témoignages de STO et Requis arrêtés, emprisonnés puis transférés dans les sinistres A.E.L. Seuls sont cités les arrestations et transferts en camp de concentration des militants d’Action Catholique et des Prêtres clandestins à partir de mars 1944.

En 1982, le livre de Jean-Pierre VITTORI, « Eux les STO » paru dans la collection « Temps Actuels » aux éditions MESSIDOR, fait état pour la première fois de transferts en camps de concentration et non en AEL, de détenus « Éducation par le Travail ». Lors d’une récente rencontre, Jean-Pierre VITTORI nous disait qu’à l’époque on estimait à quelques centaines cette catégorie de déportés. En juin 1988, Patrice ARNAUD publie un mémoire de 150 pages sur « Les Travailleurs français face à la police et à la justice nationale socialiste ». S’appuyant sur des archives en grande partie des régions allemandes et autrichiennes, l’auteur met en lumière l’implacable système de répression dont ont été victimes des milliers de travailleurs forcés. Patrice ARNAUD rappelle, par exemple, qu’entre 1933 et 1939, la justice nazie avait prononcé 2 000 condamnations à mort et qu’entre 1940 et 1944 elle avait condamné à la peine capitale 30 000 personnes soit 20 exécutions par jour, dimanche compris. Combien de Français ? Le compte reste encore à faire. Si cette étude de grande qualité évoque des décisions de tribunaux : condamnations aux travaux forcés, transferts en camp de concentration, décapitation, elle ne comporte pas d’évaluation sur les transferts en KZ. L’imposant mémoire de plus de 1000 pages sur le STO défendu à la SORBONNE par Patrice ARNAUD, ne s’arrête pas sur les transferts en camps de concentration.

En 2001, au cours du Colloque de CAEN, la répression des Travailleurs Forcés poursuivis pour sabotage, menées anti allemandes, refus de travail, propagande religieuse, est très modestement traité sous la rubrique « La Logique d’Opposition des Travailleurs Civils Français ». Cette communication, assurée par Patrice ARNAUD, ne compte que 20 pages sur les 700 publiées en 2003. Sa rédaction, prudente, concernait surtout l’importance de la répression et les motifs des arrestations.

Ainsi durant 60 ans, il était généralement admis que la répression dont ont été victimes les Requis et STO se traduisait par des transferts dans les camps de rééducation par le travail, ces terribles AEL où tant de Français ont péri.

 

Le Mémoire D’Arnaud Boulligny

En septembre 1999, Arnaud BOULLIGNY rejoint à CAEN l’équipe de jeunes chercheurs, au titre du Service National, puis de salarié de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. La consultation des archives des camps de concentration permet de repérer ces Français qui n’appartiennent pas aux grands transports partis de France. Après quelques mois, 2 000 personnes arrêtées sur le territoire du REICH sont recensées. Qui sont ces concentrationnaires ? Pour quels motifs ont-ils été arrêtés ? Pour y répondre Arnaud BOULLIGNY a mené une recherche universitaire dans un mémoire de DEA sous le titre de :

 

Les Déportés de France Arrêtés en Europe Nazie

Dans le Mémorial Annuaire des Français de DACHAU (1987), on apprend qu’avant la venue des premiers transports de concentrationnaires arrivés de France, une « colonie » française existait déjà à DACHAU constituée par quelques « politiques » du Nord de la France arrêtés en 1941, des Prisonniers de Guerre ou des Requis, arrêtés en Allemagne pour des raisons les plus variées. Les auteurs du livre « SACHSO, au cœur du système concentrationnaire nazi » écrivent : ... D’autres Français se sont retrouvés sous l’habit rayé, ceux qui, raflés, arrêtés ou requis pour le travail forcé dans les usine du IIIe Reich s’y sont comportés en patriotes...

Bien que méconnue depuis 60 ans, la déportation de ce groupe de Français est pourtant loin d’être négligeable. En l’état des recherches en 2004 et qui sont encore loin d’être terminées, ce groupe représentait 1 déporté français sur 5 à DACHAU, 1 sur 8 à SACHSENHAUSEN et 1 déporté sur 9 à FLOSSENBÜRG.

Malgré ces chiffres, connus des chercheurs à partir de 2004, cet aspect de la « Déportation Répression » est présenté comme un épiphénomène dans les études et publications. Les seules études et publications publiées par des maisons d’édition ont concerné la centaine de Prêtres et militants d’Action Catholique transférés en KZ où 41 ont péri. Pourquoi ce silence ? Pourquoi ce groupe de déportés concentrationnaire ne s’est pas fait connaître ? Les raisons sont diverses.

Au lendemain du rapatriement, la nécessité de la vie personnelle (foyer à créer), professionnelle (emploi à retrouver), primait sur le souvenir du passé. Face à l’incompréhension de la plupart de leurs concitoyens, ils évitaient de parler des épreuves traversées. Comme pour beaucoup de rapatriés, de quelque catégorie à laquelle ils appartenaient, leur expérience suscite dans le public gêne et incompréhension. Puisque l’on n’est pas prêt à les écouter, ils se taisent.

Michel ROSSI, dont nous avons publié son témoignage dans le n° 63 nous disait qu’à son retour il a privilégié son statut de Déporté du Travail et que c’est bien plus tard qu’il a entrepris des démarches pour son passage à Buchenwaldet milité à la FNDIRP. D’autres ont été refroidis par l’accueil reçu au guichet du contrôle destiné à repérer le retour des volontaires. Dire qu’ils étaient partis au titre du STO et qu’ils revenaient sous l’habit rayé créait de forts soupçons sur leur comportement en Allemagne. Rentrés dans leurs familles, ils préféraient taire leur passage en camps de concentration.

Jean ANETTE raconte qu’au lendemain de son retour de camp de concentration, alors qu’il était parti au titre du STO, Laurent CASANOVA, député de Seine-et-Marne, le harcelait en ces termes : « Vous n’avez pas été envoyé en camp de concentration comme patriote mais comme mauvais serviteur des nazis... ». Pour beaucoup, il a fallu attendre le temps de la retraite professionnelle pour que la parole soit enfin libérée.

Ajoutons qu’à l’inverse, une frange de ceux arrêtés sur le territoire du Reich et qui ont, dès leur retour, adhéré à l’une des Associations de Déportés, ont caché leurs conditions de départ en Allemagne quand ils n’ont pas, pour certains, largement vilipendé Requis et STO pour être parti, comme eux, travailler chez l’ennemi.

 

7 384 Travailleurs Recencés en 2008 Transférés en Camps de Concentration

C’est le chiffre -(2008 provisoire)- des Travailleurs français arrêtés sur le territoire du Reich et transférés en camp de concentration, publié par Le Livre Mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.

Sur ces 7 384 Travailleurs, on compte 18 % de Prisonniers de Guerre Transformés, 80 % de Requis, STO, Raflés, Volontaires et 329 Femmes, en majorité volontaires, que l’on retrouvera à RAVENSBRÜCK.

La classification de « volontaires » reste toujours difficile à préciser tant les chiffres avancés dans certaines études peuvent prêter à confusion. Certains assimilent à la catégorie « volontaires », la plupart de ceux qui ont été « désignés » par leur entreprise pour la « RELÈVE ». Cette classification est exagérée et les commissions chargées de délivrer l’attestation T11 ont généralement donné au « Requis de la Relève » ce précieux sésame qui les distinguaient des volontaires.

En se référant à la Monographie DP1 de 1948 (page 63), les services administratifs français estimaient à 70 000 le nombre de Travailleurs présents en Allemagne au 1er juin 1942. A la suite du discours de Pierre LAVAL du 22 juin annonçant la Relève, le nombre de fugitifs rentrant d’Allemagne s’accroît avant que les Allemands stoppent les retours en septembre. Ce sont 43 000 travailleurs qui seront retenus au titre du « volontariat dirigé » à la veille de la Relève. Dans ces 80 % de Requis, STO, Raflés, 40 % sont nés en 1920, 1921, 1922. Le plus âgé, un patriote proscrit déplacé de MITTLAU (Silésie), a 65 ans. Le plus jeune né en 1929 avait donc 15 ans lorsqu’il a été appréhendé en 1944. Les 3⁄4 ont entre 18 et 30 ans et 57 % ont moins de 25 ans.

Ces statistiques sont puisées dans le Mémoire DEA d’Arnaud BOULLIGNY et dans l’étude publiée sous sa signature en 2007 dans le Bulletin Trimestriel de la Fondation AUSCHWITZ. Elles montrent bien l’importance de la population des REQUIS, STO et RAFLES dans ce groupe de Déportés.

Fin de journée

 

Une Présence dans 17 Camps de Concentration

On retrouve cette catégorie de déportés dans une grande partie des camps de concentration. Dix sept listes sont consultables dans Le Livre Mémorial et apportent un éclairage précis sur chaque déporté.

À DACHAU, 2 196 travailleurs français sont comptabilisés, 433 sont décédés, 59 portés disparus et pour 82, les recherches n’ont pas permis de connaître leur devenir. 60,97 %, soit 1 353, sont rentrés à la Libération. 1 173 ont entre 20 et 28 ans. 18 ont 18 ans, 7 ont 17 ans et 1 à 16 ans. Une analyse plus fine nous conduit à relever que 75 déportés ont été ensuite libérés et remis au travail. C’est la confirmation de l’existence, dans certains camps, de détenus « Éducation par le Travail généralement envoyés en AEL ».

À BUCHENWALD, on a relevé 1 122 travailleurs français. 622 étaient nés entre 1920 et 1926. 185 sont décédés ou disparus dans ce groupe.

À AUSCHWITZ, 45 travailleurs français dont 3 femmes, 17 sont décédés dont 3 portés disparus. Le plus âgé était né en 1892 et les deux jeunes en 1925. Sur les 24 Requis et STO nés entre 1920 et 1925, 4 ont péri dans ce camp.

À FLOSSENBÜRG, on comptait 494 travailleurs français. 258 étaient nés entre 1920 et 1925. Sur cette population, 103 ont péri et 28 sont portés disparus.

À GROS ROSEN, il y avait 321 travailleurs français dont 145 de moins de 25 ans. Parmi ces derniers, on compte 28 décès et 16 portés disparus. Un jeune de 17 ans (né en 1927) fut transféré à Buchenwald où il est décédé.

À DORA, 51 travailleurs français ont été transférés dans ce camp. 31 avaient moins de 25 ans. 8 sont décédés et 2 sont portés disparus.

̀ NEUENGAMME, il y avait 398 Français, 128 avaient moins de 25 ans. 41 sont décédés et 11 portés disparus.

À MAUTHAUSIN, on dénombrait 253 travailleurs français, 93 sont décédés, 6 portés disparus. Parmi les 111 Requis et STO de moins de 25 ans 51 sont décédés et le plus jeune avait 19 ans.

À STUTTHOF, ce camp a reçu de nombreux détenus « Éducation par le Travail ». On comptait 273 travailleurs français dont 514 de moins de 25 ans. 23 sont décédés, 4 sont portés disparus. 105 ont été libérés, très certainement remis au travail.

À SACHSENHAUSEN, 980 travailleurs français ont été dénombrés. 514 avaient moins de 25 ans. 153 sont décédés et 53 sont portés disparus. (La population de ce camp a fait l’objet d’une analyse statistique complète dans le Mémoire d’Arnaud BOULLIGNY.)

À RAVENSBRÜCK, dans ce camp réservé aux femmes, on compte 220 françaises. 27 décédées et l’une d’elle gazée.

Dans les camps de SGHIRMECK, HINZERT, NATZWEILER, BERGEN-BELSEN, et quelques autres, on compte encore la présence de plus de 150 travailleurs français.

En l’état de ces recherches publiées en 2006/ 2007/ 2008 et qui se poursuivent encore sous la direction d’Arnaud BOULLIGNY, sur le groupe de ces 7 500 du premier recensement, 2 238 meurent en déportation, 4 006 survivent et 504 sont libérés et replacés au travail. En 1945, 3 457 recouvrent donc la liberté. Reste un groupe de 263 déportés dont, malgré les recherches, leur devenir demeure inconnu. Une cinquantaine meurt dans les semaines ou le mois suivant leur libération.

 

Les Français de Sachsenhausen

Afin de valider ses méthodes de recherches, Arnaud BOULLIGNY a choisi le camp de concentration de SACHSENHAUSEN pour analyser les dossiers individuels des Français qui y ont été internés. Ce camp fut ouvert en 1936. Le 21 avril 1945 devant l’avance de l’Armée Rouge, 30 000 hommes et 5 000 femmes venant de RAVENSBÜCK sont évacués à pied en direction de la mer Baltique. Seuls 18 000 survivants seront libérés par l’armée Rouge les 2 et 3 mai entre CRIVITZ et SCHEWERIN. Le camp central est libéré le 22 avril par les troupes soviétiques où se trouvent seulement 3 000 hommes, 2 000 femmes et quelques enfants malades.

L’Amicale d’ORARIENBÜRG-SACHSENHAUSEN a recensé environ 9 000 Français dans ce camp dont 980 arrêtés sur le territoire du Reich. Plus de la moitié ont moins de 25 ans (53,8 %) et les 2/3 environ ont moins de 30 ans (67,27 %). Les hommes nés en 1920, 1921, 1922 représentent 37,8 % de l’ensemble. L’année 1922 a elle seule compte pour 17 %. Les Prisonniers de guerre transformés en travailleurs civils représentent 20 % de l’effectif total.

Si les transferts de Français dans ce camp ont été très limités jusqu’à la fin de 1942, on relève seulement 163 arrivées dans le courant de l’année 1943. L’année 1944 regroupe l’essentiel des arrestations et des transferts en camp de concentration. Plus de 72 % de détenus sont arrêtés en douze mois. Dans le seul mois de septembre 1944 ont compte 40 % d’arrestations. Cette accélération des arrestations à partir de juin 44 correspond à l’annonce du débarquement en Normandie puis en Provence.

Encouragés par la progression des armées alliées, les travailleurs français multiplient les actes d’opposition anti allemands : sabotage, refus de travail, ralentissement de la production... En procédant à des arrestations les autorités allemandes tentent de ramener le calme dans les usines. Elles en profitent aussi pour alimenter en main-d’œuvre les camps de concentration et kommandos qui travaillent à plein régime pour l’économie de guerre, alors que les convois de déportés arrivés des pays occupés se font plus rares.

L’analyse des motifs d’arrestation, connus pour 707 Français de ce groupe de SACHSENHAUSEN (72,3 %) permet de mettre en évidence la primauté des actes anti- allemands. Les motifs peuvent se répartir en trois catégories : les délits de droits communs (9,6 %), les actes de résistance civile (70,7 %) et les rafles de représailles (19,7 %).

Dans leur grande majorité, Requis, STO, Raflés, ont donc été arrêtés à la suite d’actes d’opposition au régime nazi. Les motivations personnelles de cette opposition sont variées mais toujours dangereuses. Au cœur du régime nazi, certaines formes d’opposition sont bien plus dangereuses qu’en France. A leur retour, beaucoup de déportés estiment avoir accompli, en territoire ennemi, des actes de résistance « plus importants que bien des résistants auto proclamés... ».

 

Les Actes de « Résistance Civile »

La destruction, par les SS des archives des camps à la veille de l’arrivée des troupes alliées n’a pas facilité le travail des chercheurs. La consultation des archives policières, judiciaires allemandes, les dossiers individuels, les archives du Service de la Main-d’œuvre Française en Allemagne, des attestations de témoins a permis de trouver la plupart des motifs des arrestations. Sur 663 dossiers d’actes de « résistance civile », Arnaud BOULLIGNY relève : 144 mentions de refus de travail, 42 mentions de tentatives d’évasion, 184 mentions de sabotages. C’est le motif le plus souvent relevé. Le sabotage prend des formes très variées : destructions de moyens de production ou de moyens de transport, malfaçons, ralentissement de la production et flânerie au travail.

Robert DENERI, avec ses camarades de Polytechnique, dessinateurs dans un bureau de conception des usines d’aviation JUNKERS décrivait ce qu’il appelait alors des « blagues de potaches » : un garçon dessinait le trou dans le tableau de bord et mettait un demi-millimètre de PLUS, alors que celui qui dessinait l’appareil mettait un demi-millimètre de MOINS. Les conséquences n’apparaissaient qu’un mois ou deux après. Entre temps, ils avaient fabriqué des centaines de pièces et tout était foutu !

La propagande anti allemande constitue 159 mentions d’arrestations. L’écoute de la radio alliée et la diffusion des nouvelles est le motif le plus fréquent (80 mentions). Ce chiffre important provient de l’arrestation par la Gestapo, le 15 septembre 1944, d’une soixantaine de Français surpris à écouter Radio Londres dans un baraquement proche de leur usine. 51 de ceux-ci ont été identifiés dans cette étude : 11 requis, 40 prisonniers de guerre transformés.

L’aide à l’évasion de prisonniers de guerre est un motif retrouvé pour 44 travailleurs accusés d’avoir fourni à des P.G. évadés, des vivres, des habits civils ou de l’argent.

La reconstitution de groupes d’Action Catholique jugés dangereux par les nazis et interdits constitue le motif d’internement à Sachsenhausen pour 17 militants.

L’attitude anti allemande s’exprime par la tenue ou la rédaction de propos anti allemands. 31 mentions sont relevées. Certains sont arrêtés pour avoir proféré des menaces à l’encontre d’Allemands. De la menace on passe parfois aux coups et la mention d’altercation entre travailleurs français et allemands est citée à 19 reprises.

Enfin, l’accusation d’espionnage est mentionnée à 13 reprises. Elle s’applique souvent à la suite d’interception de courriers, par la censure, adressés en France : description trop précises des conditions de vie et de travail, bilan des bombardements alliés...

En conclusion, nous sommes donc loin de l’image véhiculée au lendemain de la Libération sur le comportement des Requis et STO arrêtés, selon la rumeur, pour des délits de droit commun ou pour la fréquentation de femmes allemandes.

Journée

 

Une Mortalité Élevée

Arnaud BOULLIGNY complète son étude sur ces 980 Français sur la mortalité et ses causes. Dans le Livre Mémorial, la Fondation pour la Mémoire estime que 40 % des 86 000 déportés ne sont pas rentrés de déportation. Il s’agit là d’une statistique globale qui ne prend pas en compte les écarts existants entre camps, kommandos, transports. A SACHSENHAUSEN, on relève 350 décès, 101 disparus et 14 qui n’ont pas de devenir connu soit un taux de mortalité de 46 % qui passe à 47,2 % en ajoutant les 14 situations non connues qui très probablement correspondent à des décès.

Sur les 7 384 travailleurs (chiffre provisoire) de l’étude, 2 238 Français arrêtés ont péri dans les camps. Le devenir de 263 demeure inconnu. Les lieux les plus meurtriers sont DACHAU, 12 % de décès, BUCHENWALD, 17 % avec les kommandos, MATHAUSEN, 15 % avec les kommandos... Cette approche permet de mieux cerner ce groupe de déportés arrêtés en Allemagne nazie et qui rassemble une majorité de REQUIS (loi de septembre 1942) et de STO (loi de février 1942) sans compter les RAFLES qui se comptent par milliers en zone occupée d’abord puis en zone, dite libre, ensuite.

 

Plus de 60 ans après la Libération et le Retour des Camps, cette étude, a le mérite d’apporter un nouveau regard sur ces Français, travailleurs forcés, livrés, par des lois françaises, à l’occupant. Elle a aussi le grand mérite de corriger bon nombre de jugements, souvent volontairement erronés, sur les victimes des rafles, des réquisitions, du STO.

L’inscription de ces déportés dans le « Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression » constitue une étape importante dans la reconnaissance de ce groupe dont l’originalité est grande.

Aux souffrances indicibles des Déportés concentrationnaires transférés de France il faut ajouter celles de ces jeunes, et moins jeunes, de tous horizons sociologiques, professionnels, qui n’ont pas accepté la loi d’airain de l’occupant nazi et dont le comportement « patriotique » les conduira dans les camps de concentration. Il ne s’agit plus d’un « épiphénomène ». Ce groupe dépasse aujourd’hui 8 000 personnes et les chercheurs de CAEN poursuivent leur travail.

Ces victimes sont à ajouter à toutes celles qui ont payé de leur vie la défaite et l’occupation de 1940 : celles de la clairière du Bittermark à Dortmund, celles, décapitées à Brandenbourg, celles de Grossbeeren, et tous les pendus, fusillés, décapités, morts en AEL, écrasés sous les bombardements de leur usine. Le martyrologue de la Déportation pour le Travail Forcé mérite le respect et ne devra jamais se perdre.

 

 


 

(1) La consultation des 7 500 noms a pu conduire la rédaction de ce dossier à de faibles erreurs dans les effectifs de détenus de moins de 25 ans.

(3) Ces dessins, réalisés par JACQUES MARTIN, né en 1921, requis STO chez MESSERCHMITT sont extraits de la cinquantaine de dessins exécutés en Allemagne et publiés, en 2009, dans l’album CARNETS de GUERRE aux Éditions CASTERMANN (disponible en librairie). Jacques MARTIN a fait toute sa carrière dans la bande dessinée et a travaillé pendant 19 ans dans l’équipe du Journal de TINTIN où il créé le personnage d’Alix. Il est l’un des trois grands créateurs de bandes dessinées des 50 dernières années. En 1984 Jack LANG lui remet, à la Sorbonne, l’insigne de Chevalier des Arts et des Lettres.